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Bienheureux
Fréderic Ozanam (1813 - 1853)
Biographie
Béatifier n'est pas statufier. Au
contraire, selon l'étymologie latine (beatificare), cela
signifie : rendre heureux.
En effet, par la béatification de Frédéric
Ozanam, l'Eglise reconnaît solennellement, dans la lumière de
Dieu et pour l'éternité, à la face de la chrétienté, de la
jeunesse en particulier, la sainteté du principal fondateur de
la Société de Saint-Vincent de Paul. Dans le même temps, nous
sommes tous "rendus heureux" parce que cet admirable témoignage,
venu d'un de nos frères en Christ et en humanité, nous remplit
de joie, d'espérance et de courage.
Parmi les hommes et les femmes que
l'Eglise a "portés sur les autels" - pour reprendre la formule
consacrée -, beaucoup sont des adultes, parfois âgés, voués au
célibat découlant de leurs engagements sacerdotaux ou
monastiques.
Or, voici que nous est proposé comme
modèle un homme jeune dont la brève existence (23 avril 1813 - 8
septembre 1853) n'en fut pas moins d'une exceptionnelle richesse
; un homme qui a porté l'amour familial, conjugal et paternel à
un véritable sommet ; un homme dont les engagements multiples et
divers, mais soutenus par la même vigueur spirituelle, ont été
mis au service de la Foi, de la Charité, de l'Eglise, du Pauvre,
de la Science, de la Démocratie ; un homme, enfin, de chair et
d'esprit, comme nous, incarnant à nos yeux un type de chrétien
proche de nous, un idéal nourri de l'Evangile, répondant aux
interrogations de ses contemporains comme aux inquiétudes de
notre génération.
On ne saurait, en effet, oublier que le
XIXe siècle, celui où vécut et oeuvra Ozanam, fut l'amorce du
XXe siècle qui, à l'instar du précédent, fut tant bouleversé par
des idées nouvelles et des mutations technologiques,
économiques, sociales et spirituelles.
On peut vraiment dire que sa vie a été
unique. Aux yeux et aux coeurs inattentifs, cette existence peut
paraître ressembler à bien d'autres : en fait, elle rayonne, et
de plus en plus fortement, sur notre monde, ce monde moderne si
avide de lumière. Quand nous invoquerons le Bienheureux Ozanam,
ce ne sera pas d'abord pour obtenir quelque faveur : ce sera
essentiellement pour que notre vie d'homme soit vivifiée par son
exemple et son témoignage.
Un
homme enraciné dans son temps

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Le crucifix de
Frédéric Ozanam présente toujours sur son
bureau
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Un homme
comme nous
On a trop souvent imaginé Frédéric Ozanam
comme un saint lointain, tellement donné à Dieu, à la piété, aux
oeuvres, qu'il pourrait sembler étranger aux passions des
hommes. Cette image doit être définitivement écartée. Car,
lorsqu'on se familiarise avec les écrits de Frédéric et, en
particulier, avec son abondante et merveilleuse correspondance,
qu'on interroge les témoins de sa vie quotidienne, on découvre
une âme palpitante, un coeur généreux, jamais satisfait,
toujours en éveil, battant au rythme de la vie de ses proches,
de ses amis, de ses frères dans l'adversité.
Un homme de chair et de sang
Frédéric ne fut pas d'une pâte différente
de celle dont sont faits ses semblables.
Il mena une vie d'homme à part entière ;
et si cette vie a été transformée, sublimée par une sainteté
acquise progressivement, elle ne s'abandonna jamais à
l'angélisme. Comme nous tous, Frédéric fut confronté à ce qu'on
a justement appelé "le terrible quotidien", au fil des jours
dont beaucoup furent gris et sans relief.
Comme tout un chacun, il se soucie de sa
santé, du sort des siens, de ses moyens d'existence, de son
avenir, de sa réussite, de sa promotion dans l'Université, de
l'obtention de tel prix ou de telle décoration ou, tout
simplement, de la vie qui fuit et qui ne lui permet pas de
pousser jusqu'au bout son oeuvre scientifique.
[…] Il faut ajouter qu'en bon Lyonnais,
Frédéric ne rechigne pas devant une bonne table ou un bon vin.
Une sensibilité religieuse
Mais l'homme ne vit pas seulement de pain
; il a surtout besoin de nourriture spirituelle. Frédéric qui,
grâce à ses parents et à ses éducateurs, en a été abondamment
pourvu, a cependant, au cours de son adolescence, été assailli,
comme beaucoup de jeunes de tous les temps, par le doute sur les
vérités de la foi, sur le sens que les chrétiens donnent à la
vie, sur l'accord parfois difficile à imaginer entre le monde
moderne, travaillé par l'incrédulité et assoiffé de progrès
techniques, et la Révélation divine.
Tout en traversant, lui aussi, cette "nuit
de la foi", Frédéric reste viscéralement attaché au credo de son
enfance.
Il s'oblige à persévérer dans ses devoirs
religieux, à prier, à recevoir les sacrements. L'habitude de
l'examen de conscience lui permet de traquer ce qu'il considère
comme les quatre principaux obstacles qui, en lui, gênent
l'avancée de la grâce : l'orgueil, l'impatience, la faiblesse,
la méticulosité.
Un esprit lucide
Car, par rapport à lui-même et à ses
défauts, Frédéric est d'une lucidité extraordinaire qui le
pousse, d'une part, à demander pardon à ceux et celles que ses
mouvements d'humeur ont pu blesser, d'autre part à se maintenir
dans une disposition d'humilité qui ne fera que se renforcer
avec les années, les déficiences de sa santé, les épreuves de la
fin de sa vie, provoquant chez lui un authentique dépouillement
spirituel, jusqu'à l'abandon à la volonté divine. En 1848, il
écrit à son ami Foisset : "La jeunesse s'en va et je ne
m'aperçois point que j'en devienne meilleur. Voilà que dans
trois mois j'aurai 35 ans. En supposant que je fasse le reste du
chemin jusqu'au bout, j'ai peur de m'y trouver les mains vides".
Et à Dufieux, en 1850 : "Je me connais depuis longtemps, et si
Dieu a bien voulu m'accorder quelque ardeur au travail, je n'ai
jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans
doute ai-je voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en
me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de
la dernière heure..." Ailleurs, il compare son travail à celui
des ouvriers des Gobelins qui travaillent à l'envers de la
trame, suivant les plans d'un artiste inconnu.
Si Frédéric soutient avec fougue ses
idées, il n'en demeure pas moins profondément respectueux des
positions de ceux qui ne les partagent pas : "Apprenons à
défendre nos convictions sans haïr nos adversaires, à aimer ceux
qui pensent autrement que nous."
Par contre, il supporte mal
l'intransigeance des intolérants, "les gros bonnets de
l'orthodoxie... qui font de leur opinion politique un 13e
article du Symbole." C'est ainsi qu'il s'insurge contre certains
articles de "l'Univers", journal de Louis Veuillot, chef de file
des catholiques intransigeants et adversaires des catholiques
libéraux. Il réagit, notamment, à l'égard d'un écrit de juillet
1852 dans lequel il lui est reproché ses "reniements", sous
prétexte que, homme plein de foi, il use de charité et de
tolérance à l'égard de ceux qui ne partagent pas ses idées.
A son ami Alexandre Dufieux, qui semble
ébranlé par les arguments de Veuillot, Ozanam adresse une lettre
douloureuse, qui est comme un cri : "Serais-je donc, cher ami,
épuisé de fatigue à 37 ans, réduit à des infirmités précoces et
cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par
l'espérance de servir le christianisme ? ... Certainement, je ne
suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu, mais il n'a pas encore
permis que j'aie cessé de croire, que j'aie nié, dissimulé,
atténué aucun article de foi..."
Frédéric Ozanam fut vraiment l'homme des
Béatitudes évangéliques : pauvre en esprit, doux, de coeur pur,
il fut persécuté pour la justice, pour avoir été le chef du
"parti de l'amour" : celui-là même dont le Christ avait été le
fondateur.
Amelie Ozanam et son filleMarie Ozanam
L'homme d'une famille
Antoine Frédéric Ozanam - qu'on appellera
couramment Frédéric - est né le 23 avril 1813, à Milan, alors
capitale du royaume d'Italie, dont le souverain Napoléon Ier,
empereur des Français, avait délégué ses pouvoirs à un vice-roi
: Eugène de Beauharnais, son beau-fils.
Cette naissance en Italie est liée aux
aléas d'une époque mouvementée. Car les Ozanam sont originaires
de la Dombes, partie sud-ouest du département de l'Ain, au
nord-est de Lyon, entre le Jura et le Beaujolais. C'est à
Chalamont, dans la Dombes, que naquit, en 1773, Jean Antoine
François Ozanam, père de Frédéric. Fils lui-même d'un Notaire
royal, devenu, sous Louis XV, "Châtelain" ou Juge royal (ayant
dans sa juridiction Châtillon-sur-Chalaronne où saint Vincent de
Paul, curé en 1617, fonda la première "Charité"), Jean Antoine
appartenait à la moyenne bourgeoisie provinciale de l'Ancien
Régime.
Survient la Révolution française, qui
bouleverse tout, notamment la vie des Lyonnais, adversaires de
la dictature de la Convention. Jean Antoine Ozanam, clerc de
notaire, a 20 ans lorsqu'il est touché par la "levée en masse"
des jeunes gens célibataires de 18 à 25 ans : il devient ainsi
l'un de ces "soldats de l'an II" qui seront exaltés par Victor
Hugo. Avec le 1er Hussards, où il est sous-lieutenant dès 1796,
il participe à la Campagne d'Italie, menée par Bonaparte : il
est blessé quatre fois, dont deux fois grièvement.
Démobilisé en 1799, Jean Antoine
s'installe à Lyon, où il épouse, le 22 avril 1800, Marie Nantas,
19 ans, fille d'un "soyeux" lyonnais dont la famille a connu les
souffrances de la période révolutionnaire et qui a reçu une
éducation soignée. Marie Nantas sera pour son mari une compagne
dévouée et, pour ses enfants, dont Frédéric, une mère
incomparable.
Tout en s'initiant, auprès de son
beau-père, au négoce des soies, Jean Antoine Ozanam s'est
installé, avec sa jeune femme, rue de l'Arbre-Sec, à Lyon. Mais,
au lendemain de la naissance de leur premier enfant, Elisabeth,
qu'on appellera familièrement Elisa (février 1801), les Ozanam
sont affrontés à une gêne qui durera plusieurs années : Jean
Antoine se trouve souvent sans emploi. Etabli à Paris à la fin
de 1801, il se lance dans des affaires, toujours malheureuses,
qui le mènent souvent à l'étranger. En 1807, il quitte la
capitale, installe sa femme et ses enfants à Lyon et s'en va
parcourir l'Italie comme voyageur de commerce. En 1809, il fait
venir sa famille à Milan où il se fixe. Le 27 décembre 1810,
après un an de travail acharné, il est reçu docteur en médecine
: il va devenir "le bon docteur Ozanam", en Italie d'abord, puis
en France. Car les malheurs de Napoléon vont obliger la famille
Ozanam - dont Frédéric, qui a trois ans - à quitter Milan, le 31
octobre 1816. Elle s'embarque pour Marseille et s'installe de
nouveau à Lyon, rue Pizay, près de l'Hôtel de ville. Le docteur
Ozanam devient médecin à l'Hôtel-Dieu en 1817.
A ce père, Frédéric vouera un véritable
culte. Car si le docteur Ozanam est un homme de science, dont
les recherches et les travaux se situent à la pointe d'une
médecine encore quelque peu archaïque, il est aussi et surtout
le type du médecin de famille, infatigable, humain et
compatissant, qui considère la médecine comme une vocation : à
ses enfants il dira souvent que, pour remplir dignement cette
mission, il faut être disposé à donner sa vie pour ses malades.
Lors des émeutes sanglantes de 1831 et du choléra meurtier de
1832, on constatera la véracité d'un tel propos.
Une
tendresse filiale
De sa mère, Frédéric gardera un souvenir
extrêmement fort : chrétienne dont la foi a été trempée par les
épreuves, elle partage avec son mari une existence de labeur
incessant que, quotidiennement, vivifient la prière et la
pratique des vertus évangéliques. La vie religieuse de la
famille Ozanam s'épanouit dans le cadre de la paroisse lyonnaise
Saint-Pierre-Saint-Saturnin. C'est sur les genoux de sa mère que
Frédéric, comme les autres enfants, apprend la grandeur et la
douceur de Dieu, le goût de la prière et des vertus pratiques.
Le soir, toute la maisonnée est réunie autour de Jean Antoine et
de Marie pour la prière qui est suivie par une lecture de piété.
Et quel foyer chaleureux ! Une certaine
austérité y est tempérée par une affection sans limites et aussi
un humour.
A côté de sa mère, Frédéric bénéficie de
la chaleur de deux autres présences féminines : celle de sa
"grande soeur", Elisa - elle a douze ans de plus que lui - dont
il écrira : "J'avais une soeur, une soeur bien-aimée qui
m'instruisait conjointement avec ma mère, et de telles leçons
étaient si douces, si bien présentées, si bien appropriées à mon
intelligence enfantine que j'y trouvais un véritable plaisir..."
Et celle de la fidèle servante de la famille, Marie Cruziat,
familièrement appelée "la Vieille Marie" ou "Guigui". Agée de 45
ans à la naissance de Frédéric, elle ne mourra qu'en 1857, à 89
ans, après avoir été, durant soixante-douze ans, au service de
trois générations d'Ozanam.
Une
fermeté dans l'épreuve
Mais ce bonheur a un envers : les deuils
répétés, la mort de onze des quatorze enfants de Jean Antoine et
de Marie Nantas ; dix sont des filles, presque toutes enlevées
en bas âge ou mort-nées. Seule avait survécu l'aînée, Elisa,
l'ange gardien des petits, l'amie et la compagne de sa mère, la
joie de son père qui, bon musicien lui-même, lui avait fait
donner des leçons de musique ainsi que de dessin et d'anglais.
Et voici que, le 29 novembre 1820, Elisa, cette douce jeune
fille gaie et joviale, est elle aussi emportée par la mort à 19
ans.
D'avoir vu son père et sa mère tant
pleurer la perte de leurs enfants a dû renforcer la sensibilité
native de Frédéric et le rendre attentif, pour la vie, à la
douleur de ses semblables. Et puis, d'un foyer dont les
ressources ont été souvent limitées, Frédéric a appris que la
pauvreté n'est pas seulement la marque de ceux qu'on appelle les
pauvres, mais qu'elle rôde souvent, aussi, autour de ceux que
l'on nomme bourgeois.
"J'ai envie de rendre grâces
à Dieu de m'avoir fait naître dans une de ces positions sur la
limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations
sans laisser absolument ignorer les jouissances, où l'on ne peut
s'endormir dans l'assouvissement de tous les désirs, mais où
l'on n'est pas distrait non plus par les sollicitations
continuelles du besoin." (lettre à François Lallier, 5
novembre 1836).
L'attention qu'il manifestera toute sa vie
à l'égard des ouvriers et des ouvrières, il la doit aussi,
probablement, à l'exemple de sa mère qui, quoique accablée par
les occupations domestiques, trouvait le temps de se consacrer à
la section Saint-Pierre de la Société des Veilleuses, composée
d'ouvrières qui, à tour de rôle et bénévolement, passaient la
nuit auprès des femmes malades ou en détresse.
Après le décès, à trois mois, d'une petit
Louis-Benoît, en 1822, et la naissance, en 1824, d'un dernier
enfant, Charles, la famille Ozanam se trouve réduite à trois
enfants : Alphonse (1804-1888), qui sera prêtre et recevra le
titre de Monseigneur ; Charles (1824-1890), qui sera médecin
comme son père ; et Frédéric, né en 1813.
Le retour au Seigneur des petites soeurs,
puis du papa (1837) et de la maman (1839), renforcera
naturellement les liens qui unissent les trois frères Ozanam.
Après son mariage avec Amélie Soulacroix,
en l'Eglise Saint-Nizier, à Lyon, le 23 juin 1841, Frédéric
manifestera, à l'égard de ses beaux-parents, la même piété
filiale, avec ce que ce terme comporte, chez lui, de respect
mêlé de tendresse.
L'Homme
de deux Villes : Lyon et Paris
Frédéric Ozanam a déclaré un jour : "On
a dit que Paris était la tête du royaume, et que Lyon en était
le coeur". C'était bien vu ; mieux : ce qui était vrai pour
la France le fut également dans la vie de Frédéric. Si les
nécessités professionnelles partagèrent son existence entre la
capitale et le siège du Primat des Gaules, la tête de Frédéric
fut le plus souvent à Paris, incontournable foyer de la culture,
tandis que son coeur resta à Lyon.
Lyon
: haut-lieu spirituel ; foyer de révolte
De l'attachement de Frédéric à Lyon, ville
où il passa son enfance, son adolescence et quelques-unes des
meilleures années de sa jeunesse, où il se maria, et à laquelle
comme il l'écrit en 1832, le reliaient "les habitudes de
l'enfance, les affections domestiques et les liens de l'amitié",
on a maints témoignages. Ils abondent dans sa correspondance.
Ainsi, dans une lettre adressée de Paris, en 1843, à Dominique
Meynis : "Vous savez que je suis resté attaché à Lyon par les
racines du coeur... Depuis que j'ai été appelé à mes périlleuses
fonctions à Paris, chaque année je suis allé les mettre sous le
patronage de Notre-Dame de Fourvière auquel j'ai été consacré
dès l'enfance"...
Et à son frère Charles, de Paris encore,
en 1850 :"Je t'écris ce peu de mots pour que tu ne passes
toujours à Lyon sans y trouver un souvenir de moi, pour que tu
ne te sentes pas seul dans une ville où tout nous est commun, où
tu dois plus vivement que jamais songer à tous ceux qui nous
manquent"... (le père et la mère de Frédéric reposent au
cimetière de Lyon).
Lorsque la famille Ozanam s'installe à
Lyon en 1816, la ville ne compte que 140.000 habitants ; elle en
aura 180.000 en 1846, l'accroissement de la population étant
particulièrement sensible à la Guillotière et surtout sur la
colline de la Croix-Rousse où, profitant de la vente des anciens
terrains monastiques, les canuts - les ouvriers de la soie -
installent de nouveaux ateliers assez hauts de plafond pour
contenir les mécaniques de Jacquard, ces métiers qui assurent la
suprématie de Lyon en matière de soieries. En 1831, au moment où
les canuts se révoltent contre les conditions de rétribution qui
leur sont imposées par les fabricants, on comptera 8000 chefs
d'atelier en soie.
Frédéric a aimé d'amour cette ville, au
confluent du Rhône et de la Saône, avec ses rues hautes et
étroites, ses quais, ses collines, ses "pentes", ses panoramas,
ses environs riants, ses bruits - le cliquetis des métiers, les
piaffements des chevaux qui tirent les innombrables et lourds
chargements de ballots de soie -, sa population laborieuse et
active...
Lyon
est surtout un haut-lieu spirituel dont la vitalité va fortement
contribuer à faire de Frédéric Ozanam l'un des pionniers du
renouveau catholique en France.
En 1905, un journaliste fera très justement remarquer que "la
ville de Lyon a toujours été et tend à devenir de plus en plus
un des foyers les plus intenses de la vie spirituelle et de la
pensée chrétienne. L'âme lyonnaise, profondément religieuse, est
servie par un esprit froid, singulièrement pratique et par un
caractère à la fois audacieux et entreprenant".
Berceau de la
première communauté chrétienne et de la première Eglise
épiscopale des Gaules (IIe siècle) - d'où le titre de
"Primat des Gaules" longtemps porté par son archevêque -, de
nouveau ardent foyer religieux du XIe au XIVe
siècle, Lyon connaît, tout au long des XIXe et XXe
siècles, une intense vitalité spirituelle ("Ecole de Lyon",
"Chronique sociale", Résistance de l'esprit durant la seconde
Guerre mondiale...)
Au
lendemain d'une Révolution qui l'a disloquée, l'Eglise de Lyon,
grâce notamment au cardinal Joseph Fesch, oncle de Napoléon,
retrouve très vite son équilibre. Les Oeuvres, les institutions
se multiplient : la plus rayonnante, la plus universelle est la
Propagation de la Foi, imaginée en 1820 par Pauline Jaricot,
fille d'un marchand de tissus lyonnais : elle devient le symbole
et le support de la renaissance française des missions
catholiques. Frédéric, qui sera l'un des animateurs de l'Oeuvre,
la considérera toujours comme typiquement lyonnaise : en 1845,
alors qu'il est correspondant à Paris du Conseil de Lyon, il
écrit : "Comme on ne nous prendra ni saint Irénée, ni
Notre-Dame de Fourvière, on ne nous enlèvera pas non plus la
Propagation de la Foi".
Et il y a les pauvres
qui, à Lyon plus qu'ailleurs, réclament l'attention et le
dévouement des catholiques. Au moment des grandes inondations de
1840, Mgr Maurice de Bonald, le nouvel archevêque, évaluera à
20.000 le nombre des pauvres à Lyon. La mortalité y est
supérieure au reste de la France, s'élevant même à 30 pour 1000
en 1834, année de misère, de grèves, de troubles, d'épidémies de
variole et de typhoïde. Déjà, durant l'hiver 1829-1830, un froid
intense ayant régné depuis le début d'octobre jusqu'à la fin de
février, la mortalité avait doublé (380 décès en janvier 1828,
740 en janvier 1830). Et il faut se souvenir que les révoltes
sanglantes des Canuts, en novembre 1831 et avril 1834, se
soldèrent par des centaines de morts.
On ne doit donc pas
s'étonner de voir Frédéric s'attacher très tôt à développer la
Société de Saint-Vincent de Paul à Lyon où il résidera
habituellement de 1836 à 1841.
Ce
tableau d'un Lyon fervent ne doit pas faire oublier qu'il
existe, aussi, dans la ville des soyeux et des canuts, de forts
courants d'anticléricalisme : en 1820, les dix loges maçonniques
de la ville se sont reconstituées. Comme toujours, Frédéric est
très sensible à l'alliance, trop souvent constatée, entre
l'incrédulité et l'égoïsme bourgeois. Le 15 janvier 1831, il
exprime à des amis l'aversion que lui inspire la nouvelle classe
au pouvoir, à Lyon aussi : "On vit une vie industrielle et
matérielle ; chacun avise à sa commodité personnelle, à son
bien-être particulier... L'ordre matériel, une liberté modérée,
du pain et de l'argent, voilà tout ce qu'on veut..."
On le sait : cette
atmosphère d'incrédulité contribue à semer, dans le coeur de cet
adolescent, des éléments du doute religieux. Entré au Collège
royal de Lyon, en classe de sixième, en octobre 1822, il y fait
de solides et brillantes études classiques. C'est en Rhétorique
qu'en 1827, sa foi est remise en question. Mais ce sera dans ce
même collège que, grâce à son exceptionnel professeur de
philosophie, l'abbé Joseph-Mathias Noirot, il recouvre la paix
du coeur en même temps que la lumière spirituelle.
Bachelier-ès-lettres en 1829, Frédéric
décide de "vouer ses jours au service de la vérité".
Il envisage même une "Démonstration de la Religion catholique
par l'antiquité des croyances historiques, religieuses et
morales".
Ce projet se nourrit
de la lecture de Chateaubriand, de Lamartine, de Lamennais,
apologistes prestigieux du christianisme, qui séduisent alors
tant de jeunes gens et dont l'argumentation et le style
romantiques influenceront l'écrivain, à la fois érudit et
sensible, que sera Ozanam. Celui-ci retrouve aussi le repos de
l'esprit et l'enthousiasme de jeune chrétien dans la
fréquentation de deux grands penseurs lyonnais qu'il retrouvera
à Paris : André-Marie Ampère (1775-1836), physicien de génie
qui, membre de l'Académie de Lyon, a rédigé un mémoire, resté
inédit, sur les "Preuves historiques de la divinité du
christianisme" et Pierre-Simon Ballanche (1776-1847),
écrivain qui, dès 1801, fait imprimer sur les presses
paternelles : "Du Sentiment", qui préfigure "Le Génie du
christianisme" ; Ballanche communiquera au jeune Frédéric
l'espérance que, comme citoyen et chrétien, il met dans l'esprit
de liberté et de solidarité.
En
octobre 1830, Frédéric, que tout porte vers les lettres et
l'histoire, mais que son père destine au droit, entre comme
clerc en l'étude de Maître Jean-Baptiste Coulet, avoué près du
tribunal de Première Instance de Lyon. Un an plus tard, très
exactement le 1er novembre 1831, il prend place dans la
diligence des Messageries royales qui, en quatre jours, va le
mener à Paris, où il va faire ses études de droit.
Paris
: capitale intellectuelle ; creuset de misère
Le 5 novembre 1831,
Frédéric Ozanam découvre la capitale. D'emblée, la grande ville
le déçoit. La vue et la visite de ses plus célèbres monuments ne
le satisfont pas. Il prend, en effet, très vite conscience que,
par-delà ses beautés et ses lumières, "la vieille
Lutèce" étale aussi ses "horreurs, ses baraques, sa corruption".
Un luxe ostentatoire côtoie une misère effroyable, celle-là même
que, quelques années plus tard, Victor Hugo dépeindra dans "Les
Misérables".
Le Paris de
Louis-Philippe où s'installe, modestement, l'étudiant Ozanam,
n'est pas encore le Paris que le baron Haussmann (nommé Préfet
de la Seine le 28 juin 1853) transformera, au point d'en faire
la "Ville-Lumière" où habitent quelque 700.000 Parisiens.
Beaucoup connaissent, cependant, une condition précaire dans
cette métropole encore mal adaptée aux exigences de la vie
moderne.
Si l'on excepte les
quartiers aristocratiques comme la Chaussée d'Antin, on ne voit
presque partout que de hautes maisons, souvent délabrées,
surplombant des rues étroites, encombrées et malpropres, sans
égoûts ni trottoirs, résonnant des cris des marchands et surtout
des bruits causés par le pavement inégal, le mauvais état des
roues et des ressorts des innombrables voitures à chevaux, dont
le fumier s'étale partout. On comprend que le spectacle
épouvantable du choléra, qui fit une vingtaine de milliers de
victimes dans la capitale en 1832, ait pu bouleverser le jeune
Frédéric.
La majorité des
habitants disposent de revenus si faibles que, en 1846 encore,
sur une population d'environ 1 million d'habitants, plus de
650.000 (250.000 ménages)
seront exempts d'impôts. Deux sur trois d'entre eux n'ont pas de
quoi payer leur linceul ; la mortalité, de 30 pour 1000,
est nettement supérieure à la moyenne française. 11.000 des
27.000 décès annuels ont lieu à l'hôpital, ce qui constitue une
proportion considérable quand on se rappelle la terreur
qu'inspirait au peuple ce lieu sinistre.
A la
veille de la Révolution de 1848, on compte à Paris 300.000
indigents. La ville est rongée par des plaies morales toujours
ouvertes : l'abandon des enfants ; la prostitution ; la pratique
courante, chez les ouvriers et les gens du peuple, du
concubinage. Il fallait rappeler ces tares et ces misères pour
comprendre la vocation charitable et sociale de Frédéric Ozanam.
Tout naturellement,
cette cité à tradition révolutionnaire, dont les rues étriquées
sont propices aux barricades, est le théatre de convulsions
sociales : Frédéric assistera aux insurrections ouvrières -
étouffées dans le sang - de 1832, 1833, 1834 (massacre de la rue
Transnonnain), ainsi qu'à l'application des dures lois de
police, consécutives à l'attentat perpétré en juillet 1835, par
Fieschi, contre la personne du roi Louis-Philippe.
On comprend que, dans
ce Paris noir, Frédéric Ozanam ait d'abord été désarçonné,
découragé, voire effrayé. D'autant que ce grand sensible
supporte mal la solitude, et surtout l'éloignement des êtres
qu'il chérit : "Moi, si habitué aux causeries familiales..., me
voilà jeté sans appui, sans point de ralliement, dans cette
capitale de l'égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des
erreurs humaines". "Comme mes parents me manquent ! Je suis trop
jeune pour pouvoir m'habituer à trouver en entrant chez moi mon
foyer désert et me coucher sans avoir à qui dire ce que j'ai sur
le coeur... Séparé de ceux que j'aimais, je ne puis prendre
racine sur ce sol étranger ; je sens chez moi je ne sais quoi
d'enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre
du père et de la mère, quelque chose qui se flétrit à l'air de
la capitale".
Heureusement, il y a
le "Quartier Latin", où loge Frédéric, peuplé de ses cinq mille
étudiants, la plupart venus de province. Beaucoup viennent
précisément de Lyon : et c'est au sein de la colonie lyonnaise
de Paris, auprès d'André-Marie Ampère, qui lui ouvre
généreusement sa maison, que Frédéric retrouve la joie de vivre
et peut conserver sa foi chrétienne.
Car Paris est alors
considérée comme "une des capitales de l'incrédulité" :
le voltairianisme d'une partie importante de la bourgeoisie
possédante et dirigeante, ainsi que d'une majorité
d'universitaires, y entretient une atmosphère à laquelle
Frédéric ne peut se soustraire que dans la compagnie de
chrétiens convaincus comme Emmanuel Bailly et André-Marie
Ampère, ou dans la fréquentation des intellectuels catholiques
libéraux, chez lesquels il admire l'alliance harmonieuse de la
foi, de l'éloquence, du courage, de la liberté d'esprit et
d'expression : Félicité de Lamennais, Henri Lacordaire, Charles
de Montalembert, sans oublier Alphonse de Lamartine, qui reste
son grand poète.
C'est en écoutant ces
maîtres, presque tous jeunes, que Frédéric se convainc qu'"il
faut que, quelque part, une parole de croyant soit dite, qu'un
enseignement religieux soit donné, à un niveau de compétence et
de notoriété qui fasse pièce aux doctrines rationalistes que
diffusent les maîtres des chaires officielles" (Marcel Vincent).
Mais Frédéric est à
Paris surtout pour parfaire ses études. Licencié en droit (1834)
et ès-lettres (1835), docteur en droit (1836) et ès-lettres
(1839), il exercera, en 1837, la profession d'avocat au Barreau
de Lyon. C'est dans cette ville qu'en 1839, il devient titulaire
d'une chaire de droit commercial. Dès l'année suivante, reçu au
concours de l'Agrégation des Facultés des Lettres, tout juste
institué, il s'oriente vers l'enseignement littéraire. Peu de
temps avant son mariage, il est nommé, le 9 octobre 1840,
suppléant de Claude Fauriel à la chaire de Littérature étrangère
à la Sorbonne : les jeunes époux s'installent alors à Paris où
Frédéric est titularisé en 1844 et où ils ont la grâce, en 1845,
d'enrichir leur foyer d'une charmante petite Marie.
Après
de brefs séjours dans trois appartements successifs, la petite
famille s'établit rue de Fleurus, près du jardin du Luxembourg,
où, toujours servie par la chère Marie Cruziat, elle connaît ses
jours les plus heureux. Frédéric, qui fut longtemps allergique à
la capitale, admet alors que Paris est vraiment la ville "où
tout devient actif, les idées, les travaux d'esprit, les
conversations, enfin les moindres relations de société".
Un
Homme tout de coeur
Frédéric Ozanam fut tout amour : durant son existence entière,
son être vibra au contact des autres : amis, parents, étudiants.
Cent fois, dans ses lettres, il exprime son besoin des autres :
"Je suis du nombre de ceux qui ont besoin de se sentir entourés,
soutenus et Dieu ne m'a pas laissé manquer de ces appuis".
Et encore, lorsqu'il n'a que dix-huit ans, à Auguste Materne :
"O mon ami, que la loi d'amour soit la nôtre et, foulant aux
pieds la vaine gloire, notre coeur ne brûlera plus que pour
Dieu, pour les hommes et pour le véritable bonheur"..
Un
réseau d'amitiés
Dans la vie de
Frédéric, l'amitié et l'amour furent toujours indissociables. Il
est rare, dans l'histoire chrétienne, celle des saints, en
particulier, de trouver une sensibilité telle que la sienne,
constamment en prise avec les joies et les douleurs de ceux
qu'il aime. On peut sans doute y voir son côté franciscain, très
présent tout au long de son existence.
Ses très nombreux
amis semblent avoir formé, autour de cet être ultra-sensible, un
cercle fraternel et chaleureux. L'éloignement - fût-il court -,
une naissance, un mariage ou, hélas, l'épreuve, la maladie, le
deuil, et voici Frédéric tout entier saisi par l'événement. Il
pense fortement que "Dieu a mis dans notre âme deux besoins : il
nous faut des parents qui nous chérissent, mais il nous faut
aussi des amis qui nous soient attachés : la tendresse qui vient
du sang et l'affection qui procède de la sympathie sont deux
jouissances dont nous ne saurions nous passer et dont l'une ne
peut remplacer l'autre".
Il le dit à Henri
Pessonneaux : "J'ai l'habitude bien douce de m'identifier avec
mes amis, de m'en faire une seconde famille, de m'entourer d'eux
pour fermer les vides que le malheur a faits devant moi..." Et à
Prosper Dugas, dix ans plus tard : "Je n'ai jamais su me
passer de mes amis".
Les plus anciennes
amitiés de Frédéric, les plus durables, peut-être les plus
douces parce que s'enracinant dans l'enfance, furent ses amitiés
lyonnaises. En tête : ses deux cousins, Henri Pessonneaux et
Ernest Falconnet.
Aux premiers
compagnons de jeu, sur les pentes de la Croix-Rousse - tel
Pierre Balloffet - se joignent, dans le coeur de Frédéric, les
amis de collège : Joseph Arthaud, Prosper Dugas, Auguste
Materne, Hippolyte Fortoul (futur ministre de Napoléon III),
Amand Chaurand, Louis Janmot, compagnon de première communion,
Antoine Bouchacourt... Installé à Paris, il en retrouve
plusieurs dans la colonie lyonnaise du Quartier latin, et aussi
de nouveaux.
Tout
en entretenant avec ses amis de Lyon une correspondance
régulière et toujours chaleureuse, Frédéric rencontre, chez
André-Marie Ampère ou chez Charles de Montalembert, de jeunes
provinciaux avec lesquels il se lie ; le 19 mars 1833, il
informe Ernest Falconnet : "Nous sommes une dizaine, unis plus
étroitement par les liens de l'esprit et du coeur, espèce de
chevalerie littéraire, amis dévoués qui n'ont pas de secret, qui
s'ouvrent leur âme pour se dire tout à tour leurs joies, leurs
espérances, leurs tristesses". Il évoque dans ses lettres les
interminables soirées de discussions et d'échanges poursuivies
au clair de lune, aux alentours du Panthéon.
Un
amour familial
A l'égard de son père
et de sa mère, Frédéric Ozanam manifesta un attachement
extraordinaire. Leur disparition provoqua chez lui un
bouleversement qu'il traduisit en termes très émouvants. Au
lendemain de la mort de son père, en 1837, il confie à Ernest
Falconnet : "Quelle solitude désormais sur la terre ! Quel vide
autour et au-dessus de nous ! Se voir au niveau de la foule sans
une tête qui dépasse vos têtes, sans des mains qui s'étendent
sur vous pour vous protéger. Avoir vécu vingt-quatre ans à
l'ombre et à l'abri, et se trouver tout à coup à découvert à
l'heure des orages ! L'oracle domestique devenu muet, la
Providence de la famille devenue invisible ! Il se peut
rencontrer des afflictions plus vives, jamais de désolation
pareille !"
Le décès de sa mère,
en 1839, approfondit encore sa souffrance ; il écrit à Edouard
Reverdy : "O mon ami ! Nous nous relevâmes orphelins !
Quel moment que celui-là ! Quelles larmes ! Quels sanglots ! ...
Notre âge semblerait devoir nous rendre, mon frère aîné
(Alphonse) et moi, plus fermes, plus courageux. Mais nous avons
tant vécu de la vie de famille, nous nous trouvions si bien sous
les ailes de notre mère, que jamais nous n'avions quitté sans
esprit de retour le nid natal..."
Frédéric reportera
son affection filiale sur ses beaux-parents Soulacroix que, dans
ses lettres, il appelle : "Mon bon Père, ma Mère bien-aimée".
C'est que le 23 juin 1841, après avoir assez longtemps hésité à
s'engager dans le mariage, il a épousé, à Lyon, Amélie
Soulacroix, fille du Recteur de l'Académie de Lyon. Cet
événement, puis la naissance, après plusieurs fausses couches,
de la petite Marie (25 juillet 1845) mûrissent et transforment
l'homme : Ozanam devient moins anxieux, moins rétractile, encore
plus ouvert.
Si bien que Frédéric
ne nous apparaît pas comme un saint désincarné, mais comme un
chrétien chez qui l'amour conjugal et l'amour paternel ont fait
jaillir de nouvelles sources de tendresse et d'attention aux
autres. Lorsqu'il parle de sa femme, de sa fille, c'est en
termes charnels : en cela aussi il est proche de nous. Le voici,
par exemple, décrivant à son ami Falconnet la naissance
difficile de sa fille Marie : "Cher ami, tu connaîtras ces
émotions lorsqu'au bout de plusieurs heures de douleurs
horribles..., on entend le dernier cri de la mère et le premier
cri du nouveau-né ; lorsqu'on voit tout à coup paraître cette
petite créature, mais cette créature immortelle dont on devient
le dépositaire. Ah ! il se passe alors au fond des entrailles,
non pas métaphoriquement, mais réellement, physiquement, je ne
sais quoi de terrible et de souverainement doux. Il y a un
bouleversement de toute l'organisation et de toute l'âme, et on
sent comme la main de Dieu qui vous remanie intérieurement et
qui vous pétrit un coeur nouveau..."
Lorsque Amélie, dont le coeur est tellement accordé au sien, et
qu'il appelle "ma bien-aimée", "ma tendre bien-aimée", "ma
belle et chère âme"..., est absente ou que lui-même est loin
d'elle, quelle tendresse teintée de nostalgie s'exprime dans les
lettres que Frédéric lui envoie ! Par exemple, en juillet 1844 :
"Ma bien-aimée, j'attendais avec toute l'ardeur de l'espérance
ta chère lettre de ce matin : tu ne me dis pas si tu avais bien
dormi, si ton malaise était plus grave qu'à l'ordinaire. Comment
vont tes pauvres yeux ? Mais tu me le diras dans ta prochaine
réponse"...
Un
Prophète Chrétien
Le
charisme de Frédéric Ozanam
Un
prophète, selon la Bible, est l'homme qui, inspiré de Dieu, dans
les temps difficiles, désolés ou bouleversés, prononce, crie des
paroles fortes, dérangeantes, aptes à faire réfléchir ses
concitoyens, à leur redonner l'espérance tout en dénonçant les
facilités, les paresses.
Une
conscience claire de sa vocation
En ce
sens, on peut vraiment dire que Frédéric Ozanam fut un prophète,
mais un prophète chrétien. Comme il l'affirme dans une lettre à
Ernest Falconnet, en 1834 : "Les idées religieuses ne
sauraient avoir aucune valeur si elles n'ont une valeur pratique
et positive. La religion sert moins à penser qu'à agir..." Jeune
homme, Frédéric a toujours pensé qu'il avait une mission propre,
qui lui intimait l'obligation de sortir de lui-même, de se mêler
au monde et à ceux qui l'habitent, afin de mettre à leur
disposition les lumières et les forces que, malgré son
indignité, Dieu lui avait imparties. Il a 18 ans quand il avoue
à son ami Fortoul : "Lorsque mes yeux se tournent vers la
société, la variété prodigieuse des événements fait naître en
moi les sentiments les plus divers... Ces considérations
m'animent et me pénètrent d'une sorte d'enthousiasme. Je me dis
qu'il est grand le spectacle auquel nous sommes appelés ; qu'il
est beau d'assister à une époque aussi solennelle ; que la
mission d'un jeune homme dans la société est aujourd'hui bien
grave et bien importante... Je me réjouis d'être né à une époque
où, peut-être, j'aurai à faire beaucoup de bien, et alors je
ressens une nouvelle ardeur pour le travail".
"Pour
s'engager dans ce projet de régénération de la société, fille
bâtarde de l'idéologie des Lumières, il faut de jeunes chrétiens
au coeur enthousiaste et à l'armature bien trempée. Sans se
présenter en modèle, Frédéric a conscience d'avoir été conduit,
par la grâce, jusqu'au point où il ne peut plus douter, ni de sa
force, ni de sa vocation" (Marcel Vincent).
Une
foi robuste et rayonnante
Ayant retrouvé la
foi, il rêve d'un véritable renouveau du catholicisme :
"plein de jeunesse et de force, il s'éléverait tout à coup sur
le monde, il se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le
conduire à la civilisation, au bonheur". Au lendemain de la
Révolution de 1830 et de l'avènement du roi-bourgeois, voilà qui
peut paraître utopique, sans fondement. Chez Frédéric, cette
vision procède d'une lucidité qui trouve son secret, sa force,
dans une foi chrétienne renouvelée.
Dans
ce coeur virginal, rien n'intercepte la lumière. Dans une lettre
de 1852 à son ami Charles Hommais il déclare : "Je suis bien
plus profondément convaincu par les preuves intérieures du
christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour
qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la force et
toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes
joies domestiques, toute la consolation de mes peines."
C'est
dans cette même lettre que se trouve la phrase fameuse :
"Nous n'avons pas deux vies, l'une pour chercher la vérité,
l'autre pour la pratiquer".
A une
époque d'incrédulité où l'institution ecclésiale est bafouée, la
foi solidement ancrée de Frédéric s'épanouit tout naturellement
au sein de l'Eglise "mon Eglise", comme il se plaisait à dire.
Or, celle-ci ne peut être pour lui que la sainte Eglise
catholique romaine au sein de laquelle il a été baptisé, élevé,
instruit, et qui, à ses yeux, a l'immense supériorité d'avoir à
sa tête un Pontife dont l'autorité est le reflet de celle de
Dieu.
S'il est catholique
libéral - un catholique convaincu de l'alliance naturelle entre
l'Evangile, l'Eglise et la Liberté -, Frédéric Ozanam est aussi
un catholique romain, ultramontain comme on dit à son époque :
comme beaucoup d'autres, il trouve dans Rome le foyer rayonnant,
le centre vivant d'un christianisme authentique. Or, voici qu'en
1846 accède au Souverain Pontificat un pape - Pie IX - qui est à
la fois jeune, libéral, et décidé à faire de la papauté le
recours suprême d'une humanité en perdition.
La
dévotion de Frédéric pour Pie IX - qui le reçoit plusieurs fois
à Rome - est à la mesure de l'espérance qu'il met dans l'Eglise
catholique. Quand il en parle, c'est avec ferveur, enthousiasme
même : "Le pape", écrit-il, en 1847, à son ami
Jean-Jacques Ampère, "tel que je le vois, est comme les plus
grands de ses prédécesseurs, pénétré d'une foi profonde en son
titre de Vicaire de Jésus-Christ et d'un profond sentiment de
son indignité... Il laisse s'effacer à demi cette qualité de
prince temporel qui avait peut-être trop paru depuis Jules II et
Léon X et qui avait contribué à soulever tant de préventions
chez nous et ailleurs. Et, en même temps, on retrouve en lui,
plus reconnaissable que jamais, l'évêque de Rome, cette autorité
paternelle et désintéressée que personne n'aurait le courage de
haïr, et à laquelle il est bien difficile de ne pas se rendre".
Un
engagement courageux
La
lucidité de Frédéric, nourrie par la foi, n'a d'égale que son
courage, un courage que les contemporains ne s'attendaient pas à
trouver chez un homme professionnellement installé et de santé
fragile. Courage, au sein d'une Eglise alors très cléricale, de
considérer que, comme laïc, il a une mission propre. Courage de
dénoncer les paresses d'un clergé que les avantages du Concordat
de 1801 ont tendance à rendre moins sensible aux malheurs de ce
monde. Il n'hésite pas, à travers son frère aîné, l'abbé
Alphonse, à l'interpeller : "Vous ne remplissez pas
véritablement votre mission... Si un plus grand nombre de
chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'était occupé des
ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l'avenir..."
et encore : "Il faut que les curés renoncent à leurs petites
paroisses bourgeoises, troupeau d'élite au milieu d'une immense
population qu'ils ne connaissent pas..."
Ces
positions courageuses, renforcées par les options politiques -
la démocratie chrétienne et sociale - de Frédéric, font naître
des inimitiés, aussi bien chez les catholiques conservateurs que
parmi ceux qui se réfèrent à un socialisme éloigné de l'Eglise.
Il n'empêche qu'aux yeux de beaucoup d'hommes de sa génération,
il apparaît comme un guide, un pionnier, voire un prophète.
Lui-même le reconnaissait déjà,
avec son humilité coutumière, dans une lettre de jeunesse (1834)
à Ernest Falconnet : "Je suis environné, sous certain
rapport, de séductions de toute espèce ; on me sollicite, on se
dispute à qui m'aura, on me met en avant... Parce que Dieu et
l'éducation m'ont doué de quelque tact, de quelque étendue
d'idées, de quelque largeur de tolérance, on veut faire de moi
une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays-ci :
nombre de jeunes gens pleins de mérite m'accordent une estime
dont je me sens très indigne... Cependant, le concours de
circonstances extérieures ne peut-il pas être un signe de la
volonté de Dieu ?..."
Foi et charité
Les pauvres, visage du Christ
Aux yeux de
Frédéric Ozanam, la foi sans la charité n'a aucun sens. Surtout
dans le Paris de Louis-Philippe, où les pauvres pullulent. C'est
pourquoi, quand il s'adresse à ses jeunes amis, ses conseils
tournent vite à l'objuration : "La terre s'est refroidie, c'est
à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint,
c'est à nous de recommencer le grand oeuvre de la régénération,
fallût-il recommencer l'ère des martyrs"…
"Resterons-nous
intertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit ?" -"Et
nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler à ces
saints que nous aimons ?...
Si nous ne
savons pas aimer Dieu... car il semble qu'il faille voir pour
aimer et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre
foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les
voyons des yeux de la chair ! Ils sont là et nous pouvons mettre
le doigt et la main dans leurs plaies et les traces de la
Couronne d'épines sont visibles sur leur front ; et ici
l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions
tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre : "Tu es Dominus
et Deus meus". Vous êtes nos maîtres et nous serons vos
serviteurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu
que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l'aimer autrement,
nous l'aimerons en vos personnes..."
Ces admirables
paroles sont l'écho de celles de Saint Vincent de Paul. Ce saint
dont la maison natale, à Pouy, dans les Landes, sera le but de
l'ultime pèlerinage de Frédéric, en novembre-décembre 1852. Ce
saint qui, tout naturellement, devint le modèle, le protecteur
de la Conférence de Charité dont Frédéric Ozanam fut, en 1833,
l'un des promoteurs, et qui allait s'épanouir dans le cadre de
la Société de Saint-Vincent de Paul.
La Charité, fille de la Foi
Frédéric tient
beaucoup à la défense et à l'exaltation de la foi catholique.
C'est pourquoi, avec de nombreux étudiants qui la partagent avec
lui, il s'adresse, en 1833, à l'archevêque de Paris, Mgr de
Quélen, pour lui suggérer qu'une prédication forte et
convaincante soit organisée, pour le grand public - la jeunesse
en particulier - en la cathédrale Notre-Dame de Paris. C'est
ainsi que naissent, après deux ans de tractations, les célèbres
"Conférences de Notre-Dame", auxquelles Henri Lacordaire, par
son éloquence sans pareille, donne tout de suite leurs lettres
de noblesse.
De son côté,
Emmanuel Bailly réunit, place de l'Estrapade, un cercle
littéraire ou "Conférence d'Histoire", ouverte à des jeunes de
toutes opinions. Ozanam y participe, s'y impose, et s'y défend
contre les opinions adverses. Quelques amis le rejoignent. Il
supporte difficilement la critique selon laquelle ne s'y
échangent que de bonnes paroles, ne débouchant sur rien. D'où
l'idée de la "Conférence de Charité", qui montrerait aux
incroyants que la foi chrétienne est naturellement active et qui
serait, pour ses membres, une source de sanctification.
La Société de Saint-Vincent de Paul
Le 23 avril
1833, jour du 20e anniversaire de Frédéric Ozanam, se tient la
première réunion au 18 de la rue du Petit-Bourbon Saint-Sulpice
(actuellement, 38, rue Saint-Sulpice), dans le bureau du journal
"La Tribune Catholique" dont Emmanuel Bailly est le rédacteur en
chef. Autour de lui, six étudiants de 19 à 23 ans : François
Lallier, Frédéric Ozanam, Jules Devaux, Félix Clavé, Auguste Le
Taillandier, Paul Lamache.
Ce petit groupe
de jeunes uni se placera sous le patronage de Saint Vincent de
Paul dont l'esprit et l'exemple l'inspireront. La Société de
Saint-Vincent de Paul était née. Son premier président sera
Emmanuel Bailly, mais sa figure éponyme, emblématique, sera sans
conteste Frédéric Ozanam, grâce à son rayonnement et son
activité. Il refusera toujours, cependant, d'être considéré
comme "le" fondateur d'une Société qui, selon lui, ne doit être
"ni un parti, ni une école, ni une confrérie... profondément
catholique sans cesser d'être laïque".
C'est alors que
se produit la rencontre providentielle entre les pionniers de la
Conférence de Charité et la célèbre Soeur Rosalie Rendu, "mère
de tout un peuple", dans le quartier deshérité de la rue
Mouffetard, faubourg Saint Marceau, à proximité de l'église
Saint-Etienne du Mont, où a été formée la première Conférence.
|
Soeur Rosalie Rendu
(1787 - 1856) |
|
|
Emmanuel Bailly
(1797-1861) |
Ayant
spontanément compris la vocation de ces jeunes, enthousiastes et
généreux, elle les conduit vers les pauvres et leur enseigne la
manière de les servir avec amour et respect, dans la plus
authentique tradition de "Monsieur Vincent".
Très occupé, et
constamment soucieux de ne pas se mettre en avant, Frédéric sera
membre du Conseil général de la Société et, en 1844, avec
Cornudet, Vice-Président général ; mais il ne sera jamais
Président général, sauf, par intérim, après les journées
insurrectionnelles de juin 1848, au cours desquelles le
Président Adolphe Baudon a été blessé.
Il profitera de
ce mandat pour rappeler les exigences de la charité :
discrétion, délicatesse, respect de la dignité de la personne,
exclusion de tout prosélytisme déplacé. "N'introduisons la
religion dans nos entretiens qu'au moment où elle y sera
naturellement amenée... Craignons qu'un zèle impatient de faire
des chrétiens ne fasse que des hypocrites". Aux yeux d'Ozanam,
la visite des pauvres à domicile, tâche essentielle des
Confrères, doit être faite dans un esprit d'humilité.
De 1836 à fin
1837, Frédéric anime l'unique Conférence lyonnaise qui, cette
même année, décide de se scinder en deux. Un Conseil Particulier
est alors constitué et placé sous sa présidence, jusqu'en 1839,
date à laquelle il est remplacé par Joseph Arthaud.
D'un inlassable
dévouement, il ajoutera à la visite des pauvres, l'aide aux
étrangers de nationalités diverses qui traversent la ville,
l'instruction religieuse aux enfants, l'évangélisation des
militaires. Ce qui ne l'empêche pas de suivre de très près la
marche générale de la Société, adressant des comptes rendus
destinés aux Assemblées générales, suggérant qu'un rapport
annuel soit rédigé, à Paris, par le Secrétaire général,
multipliant les conseils judicieux, tel celui-ci : "Ne pas se
faire voir, mais se laisser voir", car s'il abhorre toute
ostentation, il a horreur de la clandestinité.
De retour à
Paris, après son mariage, en 1841, Frédéric continue à se
consacrer généreusement à la Société, faisant partager à sa
jeune épouse, Amélie, son ardente charité envers les plus
démunis. Lorsque, pour sa santé ou pour sa profession, il se
rend en province ou à l'étranger, il se fait un devoir
d'assister aux réunions des Conférences locales. Chaque année,
ou presque, avec cette tendresse qui lui est particulière, il
évoque les "humbles commencements" de la Conférence de Charité,
autour de Bailly, s'émerveillant devant cet arbrisseau devenu un
grand arbre.
Ainsi écrit-il,
en 1841 : "Voici huit ans que se forma la première Conférence à
Paris : nous étions sept ; aujourd'hui nos rangs comptent plus
de 2000 jeunes gens..." Et en 1845 : "Cette société, fondée il y
a douze ans par huit jeunes gens très obscurs, compte... près de
10.000 membres, dans 133 villes ; elle s'est établie en
Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Belgique, en Italie..."
Dans la courte
mais intense vie de Frédéric, la Société de Saint-Vincent de
Paul a occupé une place de choix. Quand il parle d'elle, c'est
avec amour. Alors qu'en 1847, il annonce, en sa qualité de
Vice-Président, la démission du Président Jules Gossin et
propose aux présidents des diverses Conférences l'élection
d'Adolphe Baudon, sa plume se charge d'émotion dans sa
description de la "société catholique mais laïque, humble mais
nombreuse, pauvre mais surchargée de pauvres à soulager, surtout
dans un temps où les associations charitables ont une mission si
grande à remplir pour le réveil de la foi, pour le soutien de
l'Eglise, pour l'apaisement des haines qui divisent les hommes".
|
L'église de San-Étienne du Mont dans où
la première conférence a été formée |
Intérieur de l'église de San-Étienne du
Mont
|
Interior de la
Iglesia de San-Étienne du Mont |
|
<<Pour
aller à commencer |
Foi
et Science
Une soif de culture
Frédéric Ozanam fut un savant, au plein sens du terme. Mais chez
lui, l'avidité de savoir est indissociable de la volonté de
mettre celle-ci au service de la Vérité chrétienne et, mieux
encore, de montrer par ses travaux et dans son enseignement
universitaire, l'alliance naturelle de la foi et de la science.
Et cela, à une époque où nombre d'érudits, de scientifiques,
déniaient à l'Eglise le droit de se dire en accord avec la
science moderne.
Si
Frédéric, étudiant, va suivre au Jardin des Plantes des cours de
chimie et de botanique ; s'il apprend le sanscrit afin de
déchiffrer les textes sacrés des Hindous ; s'il dévore, à côté
des oeuvres dues aux apologistes chrétiens comme Bonald,
Maistre, Ballanche, Görres ou Baader, des ouvrages aux
conceptions matérialistes, alors qu'il dédaigne les romans ou
les mélodrames à la mode, c'est toujours en vue de réaliser le
rêve de son adolescence :"démontrer la vérité de la religion
catholique par l'antiquité des croyances historiques,
religieuses et morales".
On
admire qu'à 20 ans, dans le cadre de la "Conférence d'Histoire",
qui préludera à la "Conférence de Charité", il ait pu traiter de
sujets aussi difficiles que la mythologie en général, la
religion de Confucius et de Lao-Tseu, la philosophie religieuse
de l'Inde, la réforme de Bouddha. Mais il faut remonter plus
haut dans le temps, puisque c'est à 17 ans, en 1830, qu'il
expose les prémices de son oeuvre dans "l'Abeille française",
fondée, à Lyon par Legeay et l'abbé Noirot : il y publia, en
cinq livraisons, une étude sur "la Vérité de la religion
chrétienne" prouvée par la conformité de toutes les croyances.
La même année, il signe des poèmes sur Jeanne d'Arc (sous le
pseudonyme de Manazo, anagramme d'Ozanam), et un poème en vers
latins sur la prise de Jérusalem par Titus. En 1831, il publie
des Etudes diverses sur le langage et la pensée, la philosophie
du langage et son action dans la société ; et encore, un
remarquable article, paru dans le journal lyonnais, "Le
Précurseur", sous le titre : "Réflexions sur la doctrine de
Saint-Simon."
Après
avoir soutenu, en 1836, ses thèses de docteur en droit, l'une en
latin (De interdictis), l'autre en français (Des actions
possessoires), Frédéric s'oriente de plus en plus vers les
Lettres et l'Histoire. A 24 ans, il s'impose déjà comme l'un des
meilleurs connaisseurs de Dante et de "la Divine Comédie". Tout
en professant, à Lyon, le cours de Droit commercial, il signe
plusieurs articles dans "l'Univers", notamment : "le
protestantisme dans ses rapports avec la liberté" (1838).
Et
voici que se lève à l'horizon de Frédéric la possibilité d'un
enseignement universitaire à Paris. Après la soutenance, en 1839
de deux thèses : l'une en latin : "De frequenti apud veteres
poetas heroum ad inferos descensu", l'autre en français :
"Essai sur la philosophie de Dante" et ses dissertations
pour l'agrégation des Facultés des Lettres (1840), en latin sur
"Les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie
chez les Romains" et, en français, sur "La valeur
historique des Oraisons funèbres de Bossuet", il s'oriente
décidément vers les littératures étrangères. Dans une lettre à
Jean-Jacques Ampère, il avoue qu'il possède bien la langue
italienne et la langue allemande, qu'il lit très passablement
l'anglais et l'espagnol, et qu'il a "une teinture des langues
orientales" : en fait, il peut lire la Bible dans le texte
hébreu.
Le voici donc, à 27
ans, suppléant de Claude Fauriel - un des rénovateurs de
l'histoire littéraire en France - dans la chaire de Littérature
étrangère à la Sorbonne.
A la
mort de ce maître et ami, en 1844, Frédéric lui succèdera comme
titulaire de cette chaire, qui s'inscrit pleinement dans la
ligne de ses désirs. A Jean-Jacques Ampère, il écrivait déjà, en
1840, que la "secrète promesse" de son coeur est l'étude
approfondie de la civilisation italienne et de la civilisation
allemande, avec la perspective d'une "noble étude"
comparative : "Rome et les barbares", "le Sacerdoce et
l'Empire", "Dante et les Nibelungen", "Thomas d'Aquin et Albert
le Grand", "Galilée et Leibniz" : "antithèse soutenue, heureuse
opposition, dont le résultat est la société moderne, avec ses
arts, ses sciences et sa législation".
Cette érudition
rigoureuse est accordée à un enseignement exigeant. Ayant choisi
comme sujet de ses premiers cours les "Nibelungen", il s'oblige
à aller en Allemagne. De Mayence, il écrit, le 14 octobre 1840,
que c'est pour lui "un cas de conscience littéraire". A la fin
de sa courte existence, alors qu'il est malade et que les
conditions climatiques sont déplorables, il se rend en Espagne
pour compléter sa documentation sur la culture hispanique du
Moyen Age. Quant à son dernier voyage, en Italie, celui dont il
ne devait revenir que pour mourir, il sera motivé par une longue
recherche, à la Bibliothèque de Pise, sur les origines des
Républiques italiennes. Comme Fauriel, Ozanam aspire à
l'universel. Sa curiosité s'étend des sources orientales de la
pensée de Dante aux sources de la pensée d'Avicenne et
d'Averroès.
Mais
il a constamment à l'esprit cette certitude : c'est l'Eglise qui
a recueilli l'héritage de l'Antiquité et du Paganisme barbare.
Cette universalité, jointe à une grande ouverture sur les
autres, lui vaut une audience et une vocation internationales.
Elle lui permet, aussi, de rester dans l'axe de sa chère Société
de Saint-Vincent de Paul : qu'il soit à Paris, à Genève, à
Londres ou à Livourne, il visite les Conférences à qui sa chaude
présence fournit un surcroît de courage.
Comme
tout professeur, tout érudit digne de sa vocation scientifique,
Frédéric rêve d'un vaste ouvrage dans lequel il mettrait le
meilleur de lui-même. Selon ses propres termes, il s'agit d'"une
grande chose" : montrer le christianisme "civilisant les
Barbares par son enseignement, leur transmettant l'héritage de
l'Antiquité, créant, avec la vie religieuse et la vie politique,
l'art, la philosophie et la littérature du Moyen Age". Le livre
s'appellerait : "Histoire de la civilisation chrétienne chez
les Germains", avec un premier volume traitant de "La
Germanie avant le christianisme" (avant et sous les Romains)
et "L'établissement du christianisme en Allemagne" ; un
second volume contiendrait : "L'Etat", ou la constitution
de l'Empire depuis Charlemagne jusqu'aux Hohenstaufen ; "Les
Lettres", avec la formation des écoles monastiques et la
floraison de la littérature ecclésiastique.
Le
premier volume est presque entièrement terminé à l'été de 1846
quand il tombe malade et part pour l'Italie, à la recherche de
documents sur la culture de la Péninsule entre les VIIe
et Xe siècles. A son retour, grâce aux soins dévoués
d'Ampère, le premier volume a paru (1847). Le second, mis en
chantier en 1848, est rédigé dans le tumulte des événements et
au prix d'un effort surhumain. Rassemblés sous le titre commun
d'"Etudes germaniques" (avril 1849), les deux volumes se
voient attribuer le Grand Prix Gobert de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres.
Frédéric ne s'arrête pas là. Il songe à "une vaste fresque qui
embrasserait l'histoire de la civilisation, des temps barbares à
l'époque de Dante". Premier jalon : la publication, en 1850, de
"Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de
l'Italie depuis le VIIIe siècle jusqu'au XIIIe".
Hélas ! la maladie le prendra de court : il ne pourra plus
ajouter grand chose à l'édifice envisagé : ses articles, réunis
en un volume, sur "Les poètes franciscains en Italie au XIIIe
siècle" ; son cours sur "La civilisation au Ve
siècle", qui sera publié en deux volumes après sa mort.
Le
métier d'enseignant considéré comme un sacerdoce
Durant le même temps, Ozanam connaît l'humble tâche de
l'universitaire, avec l'accumulation des examens à faire passer,
la longue préparation des cours, la fatigue de la parole
publique... Mais il est récompensé par le respect dont l'entoure
son large auditoire, sensible à son érudition, à sa conscience
professionnelle, à sa clarté, et aussi à son éloquence : une
éloquence conquise sur sa timidité, apprise au cours de ses
prestations d'avocat, mais issue, beaucoup plus profondément, de
l'enthousiasme de celui qui communique sa science et sa foi.
Un
épisode illustre ce qui précède : en 1852, au lendemain du Coup
d'Etat de Louis-Napoléon, la Sorbonne est au bord de l'émeute ;
le bruit y court que les professeurs, pourtant payés par l'Etat,
ne veulent plus donner leurs cours. Quoique gravement malade,
Ozanam se rend à la Faculté et, devant des étudiants médusés,
qui l'acclament, il prononce ces paroles admirables :
"Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle
d'égoïsme, et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie
générale. Cependant, c'est ici que nous altérons nos santés.
C'est ici que nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas.
Notre vie, ma vie, vous appartient, nous vous la devons jusqu'au
dernier souffle et vous l'aurez. Quant à moi, Messieurs, si je
meurs, ce sera à votre service".
Foi
et démocracie
Au
lendemain de la Révolution de 1830, Frédéric Ozanam s'affirme
d'emblée comme catholique libéral, c'est-à-dire un fidèle qui,
tout en étant un fils aimant et soumis de l'Eglise, considère
que les principes de 1789 - Liberté, Egalité, Fraternité - sont
des traductions modernes de l'esprit évangélique. Son maître à
penser, qui est aussi celui d'une foule de jeunes gens généreux
de sa génération, est Félicité de Lamennais, prêtre breton aux
intuitions prophétiques, dont Frédéric ne s'éloignera que
lorsqu'il quittera l'Eglise.
L'alliance du catholicisme et de la liberté
A
Lyon, ville où Lamennais a de nombreux partisans, le jeune
Frédéric lit avidement "l'Avenir", adhérant avec enthousiasme
aux thèses politiques et prophétiques de ses rédacteurs :
Lamennais, Montalembert, Lacordaire, Gerbet... […]
Grand
moment de bonheur, lorsque, dans "l'Avenir" du 24 août
1831, Frédéric trouve, sous la plume de Lamennais, une recension
fort élogieuse de son essai "Exposition de la doctrine de
Saint-Simon" : le maître salue dans le jeune écrivain
lyonnais quelqu'un qui, "dès son début", s'est placé "dans
l'horizon intellectuel du XIXe siècle" et, à une
discussion philosophique, "a mêlé les accents d'une belle âme,
pleine de vie, riche d'espérance..."
A
Paris, Frédéric suit assidüment les conférences du 98 rue de
Vaugirard, où habite Lamennais qui y anime des rencontres dont
notre jeune Lyonnais sort enthousiaste.
Dès
janvier 1832, il participe également aux conférences de l'Abbé
Gerbet sur la philosophie de l'histoire : elles l'affermissent
dans son sens de l'Eglise qui est ainsi soutenu et éclairé par
une ample vision d'un monde que l'Eglise doit pénétrer de son
action.
Le 10
février de cette même année, il exprimera son enthousiasme à son
ami Ernest Falconnet : "Le système lamennaisien... c'est
l'alliance immortelle de la foi et de la science, de la charité
et de l'industrie, du pouvoir et de la liberté. Appliqué à
l'histoire, il la met en lumière, il y découvre les destinées de
l'avenir".
Frédéric fréquente, par ailleurs, les réunions amicales
qu'organise Montalembert ; ainsi que les conférences de
Stanislas, qui le mettent en contact avec Lacordaire, auquel le
liera une solide amitié.
L'espoir d'une régénération par la démocratie
Au
cours de la Monarchie de juillet (1830-1848) - régime dont il
déplore le conservatisme égoïste - Frédéric ne quittera pas la
voie dans laquelle il s'est engagé dès 1830. Sa correspondance
abonde en formules fortes comme celle-ci datant du 21 juillet
1834 : "Je pense qu'en face du pouvoir il faut aussi le principe
sacré de la liberté ; je pense qu'on doit avertir d'une voix
courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se
sacrifier ; la parole est faite pour être la digue qu'on oppose
à la force ; c'est le grain de sable où vient se briser la
mer"...
Ozanam sait bien qu'une telle attitude provoque des éloignements
et des mécontentements. […] Il convient sans doute de préciser
qu'à cette époque l'Archevêque de Paris est Monseigneur de
Quélen, prélat fort attaché à l'ancien régime, tandis que
Monseigneur Affre qui lui succédera (et mourra sur les
barricades en 1848), sera en pleine harmonie avec les idées
d'Ozanam. […]
Frédéric est frappé par l'atonie, sinon l'indifférence, de tant
de croyants, qui ne sentent pas qu'un bouleversement fondamental
se prépare dans la société. A l'approche de l'année 1848, dont
il pressent qu'elle sera capitale, et alors qu'il rentre tout
pénétré d'admiration de ce qu'il a vu à Rome, il voudrait que
tous les catholiques français se tournent vers Pie IX qui,
selon lui, n'est pas seulement le libérateur de l'Italie, mais
le pape qui va sceller l'alliance nouvelle entre la Religion et
la Liberté, le Christianisme et la Démocratie, à l'image de
l'accord conclu autrefois entre l'Eglise et les Barbares.
Passons aux barbares !
C'est
dans cette perpective que Frédéric entre en politique en
signant, le 10 février 1848 - quelques jours avant la chute de
Louis-Philippe -, dans "Le Correspondant", un article
retentissant où il montre que le passage des Barbares au
christianisme, entre le VIe et le IXe
siècle, n'est pas sans analogie avec celui qui, en 1848, amène
Rome à se tourner vers les masses populaires, "chères à
l'Eglise parce qu'elles sont le nombre, le nombre infini des
âmes qu'il faut conquérir et sauver ; parce qu'elles sont la
pauvreté que Dieu aime, et le travail qui fait la force". Et de
conclure par ce cri : "Passons aux Barbares et suivons Pie IX !"
Le
mot fera fortune ; il fera peur, aussi, car les classes
laborieuses sont également, aux yeux de beaucoup de chrétiens,
les classes dangereuses. D'ailleurs, on ne se prive pas de le
dire à Ozanam qui, dans une lettre du 22 février 1848 -
avant-veille du déclenchement de la Révolution -, adressée à son
ami Théophile Foisset, s'explique : "En disant : Passons aux
Barbares ! je demande que nous fassions comme lui (le Pape
Pie IX), qu'au lieu d'épouser les intérêts d'un ministère
doctrinaire, ou d'une pairie effrayée, ou d'une bourgeoisie
égoïste, nous nous occupions du peuple qui a trop de besoins et
pas assez de droits, qui réclame avec raison une part plus
complète aux affaires publiques, des garanties pour le
travail et contre la misère... C'est dans le peuple que je vois
assez de restes de foi et de moralité pour sauver une société
dont les hautes classes sont perdues..."
Il le
répétera, un mois plus tard, à son frère Charles-Alphonse, alors
que la Seconde République - dont il salue l'avènement avec
enthousiasme - est établie : "C'est une mauvaise alliance que
celle des catholiques avec la bourgeoisie vaincue ; il vaudrait
mieux s'appuyer sur le peuple qui est le véritable allié de
l'Eglise, pauvre comme elle, dévoué comme elle, béni comme elle
de toutes les bénédictions du Sauveur." Ce 23 mars 1848, il
annonce aussi à son aîné la prochaine publication de "l'Ere
nouvelle" dont il sera rédacteur et où, avec ses collègues, il
"espère exposer des idées, un corps de doctrines qui pussent
relever un peu les courages en raffermissant les
intelligences..."
L'encyclique "Rerum novarum", "sur la condition des ouvriers",
du Pape Léon XIII, publiée le 15 mai 1891, fait souvent écho à
la pensée sociale, prémonitoire,
généreuse et fraternelle de Frédéric Ozanam, sur l'injustice,
les inégalités, la dignité du travail, le juste salaire,
l'imposition équitable, le droit de propriété, l'allègment des
souffrances des moins favorisés.
Ces
idées seront d'ailleurs reprises dans les encycliques "Quadragesimo
anno", de Pie XI, en 1931, et "Centesimus annus", de Jean-Paul
II, en 1991.
"L'Ere
Nouvelle" - L'engagement politique
Frédéric […] bien que n'ayant aucun goût naturel, aucune
compétence particulière pour la politique, accepte, sous la
pression de ses amis, mais sans illusion, de poser sa
candidature dans le département du Rhône, en vue d'un siège de
représentant du peuple à l'Assemblée Nationale, élue pour la
première fois au suffrage |