BIOGRAPHIE DU BIENHEUREUX FREDERIC OZANAM

 

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Bienheureux Fréderic Ozanam (1813 - 1853)

Biographie

Béatifier n'est pas statufier. Au contraire, selon l'étymologie latine (beatificare), cela signifie : rendre heureux.

En effet, par la béatification de Frédéric Ozanam, l'Eglise reconnaît solennellement, dans la lumière de Dieu et pour l'éternité, à la face de la chrétienté, de la jeunesse en particulier, la sainteté du principal fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul. Dans le même temps, nous sommes tous "rendus heureux" parce que cet admirable témoignage, venu d'un de nos frères en Christ et en humanité, nous remplit de joie, d'espérance et de courage.

 Parmi les hommes et les femmes que l'Eglise a "portés sur les autels" - pour reprendre la formule consacrée -, beaucoup sont des adultes, parfois âgés, voués au célibat découlant de leurs engagements sacerdotaux ou monastiques.

Or, voici que nous est proposé comme modèle un homme jeune dont la brève existence (23 avril 1813 - 8 septembre 1853) n'en fut pas moins d'une exceptionnelle richesse ; un homme qui a porté l'amour familial, conjugal et paternel à un véritable sommet ; un homme dont les engagements multiples et divers, mais soutenus par la même vigueur spirituelle, ont été mis au service de la Foi, de la Charité, de l'Eglise, du Pauvre, de la Science, de la Démocratie ; un homme, enfin, de chair et d'esprit, comme nous, incarnant à nos yeux un type de chrétien proche de nous, un idéal nourri de l'Evangile, répondant aux interrogations de ses contemporains comme aux inquiétudes de notre génération.

 On ne saurait, en effet, oublier que le XIXe siècle, celui où vécut et oeuvra Ozanam, fut l'amorce du XXe siècle qui, à l'instar du précédent, fut tant bouleversé par des idées nouvelles et des mutations technologiques, économiques, sociales et spirituelles.

 On peut vraiment dire que sa vie a été unique. Aux yeux et aux coeurs inattentifs, cette existence peut paraître ressembler à bien d'autres : en fait, elle rayonne, et de plus en plus fortement, sur notre monde, ce monde moderne si avide de lumière. Quand nous invoquerons le Bienheureux Ozanam, ce ne sera pas d'abord pour obtenir quelque faveur : ce sera essentiellement pour que notre vie d'homme soit vivifiée par son exemple et son témoignage.  

 

 Un homme enraciné dans son temps  

Crucifijo

Le crucifix de Frédéric Ozanam
présente toujours sur son bureau

Un homme comme nous

On a trop souvent imaginé Frédéric Ozanam comme un saint lointain, tellement donné à Dieu, à la piété, aux oeuvres, qu'il pourrait sembler étranger aux passions des hommes. Cette image doit être définitivement écartée. Car, lorsqu'on se familiarise avec les écrits de Frédéric et, en particulier, avec son abondante et merveilleuse correspondance, qu'on interroge les témoins de sa vie quotidienne, on découvre une âme palpitante, un coeur généreux, jamais satisfait, toujours en éveil, battant au rythme de la vie de ses proches, de ses amis, de ses frères dans l'adversité.

Un homme de chair et de sang

Frédéric ne fut pas d'une pâte différente de celle dont sont faits ses semblables.

 Il mena une vie d'homme à part entière ; et si cette vie a été transformée, sublimée par une sainteté acquise progressivement, elle ne s'abandonna jamais à l'angélisme. Comme nous tous, Frédéric fut confronté à ce qu'on a justement appelé "le terrible quotidien",  au fil des jours dont beaucoup furent gris et sans relief.

 Comme tout un chacun, il se soucie de sa santé, du sort des siens, de ses moyens d'existence, de son avenir, de sa réussite, de sa promotion dans l'Université, de l'obtention de tel prix ou de telle décoration ou, tout simplement, de la vie qui fuit et qui ne lui permet pas de pousser jusqu'au bout son oeuvre scientifique.

 […] Il faut ajouter qu'en bon Lyonnais, Frédéric ne rechigne pas devant une bonne table ou un bon vin.

Une sensibilité religieuse

Mais l'homme ne vit pas seulement de pain ; il a surtout besoin de nourriture spirituelle. Frédéric qui, grâce à ses parents et à ses éducateurs, en a été abondamment pourvu, a cependant, au cours de son adolescence, été assailli, comme beaucoup de jeunes de tous les temps, par le doute sur les vérités de la foi, sur le sens que les chrétiens donnent à la vie, sur l'accord parfois difficile à imaginer entre le monde moderne, travaillé par l'incrédulité et assoiffé de progrès techniques, et la Révélation divine.

Tout en traversant, lui aussi, cette "nuit de la foi", Frédéric reste viscéralement attaché au credo de son enfance.

Il s'oblige à persévérer dans ses devoirs religieux, à prier, à recevoir les sacrements. L'habitude de l'examen de conscience lui permet de traquer ce qu'il considère comme les quatre principaux obstacles qui, en lui, gênent l'avancée de la grâce : l'orgueil, l'impatience, la faiblesse, la méticulosité.

Un esprit lucide

Car, par rapport à lui-même et à ses défauts, Frédéric est d'une lucidité extraordinaire qui le pousse, d'une part, à demander pardon à ceux et celles que ses mouvements d'humeur ont pu blesser, d'autre part à se maintenir dans une disposition d'humilité qui ne fera que se renforcer avec les années, les déficiences de sa santé, les épreuves de la fin de sa vie, provoquant chez lui un authentique dépouillement spirituel, jusqu'à l'abandon à la volonté divine. En 1848, il écrit à son ami Foisset : "La jeunesse s'en va et je ne m'aperçois point que j'en devienne meilleur. Voilà que dans trois mois j'aurai 35 ans. En supposant que je fasse le reste du chemin jusqu'au bout, j'ai peur de m'y trouver les mains vides". Et à Dufieux, en 1850 : "Je me connais depuis longtemps, et si Dieu a bien voulu m'accorder quelque ardeur au travail, je n'ai jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans doute ai-je voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure..." Ailleurs, il compare son travail à celui des ouvriers des Gobelins qui travaillent à l'envers de la trame, suivant les plans d'un artiste inconnu.

Si Frédéric soutient avec fougue ses idées, il n'en demeure pas moins profondément respectueux des positions de ceux qui ne les partagent pas : "Apprenons à défendre nos convictions sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous."

Par contre, il supporte mal l'intransigeance des intolérants, "les gros bonnets de l'orthodoxie... qui font de leur opinion politique un 13e article du Symbole." C'est ainsi qu'il s'insurge contre certains articles de "l'Univers", journal de Louis Veuillot, chef de file des catholiques intransigeants et adversaires des catholiques libéraux. Il réagit, notamment, à l'égard d'un écrit de juillet 1852 dans lequel il lui est reproché ses "reniements", sous prétexte que, homme plein de foi, il use de charité et de tolérance à l'égard de ceux qui ne partagent pas ses idées.

A son ami Alexandre Dufieux, qui semble ébranlé par les arguments de Veuillot, Ozanam adresse une lettre douloureuse, qui est comme un cri : "Serais-je donc, cher ami, épuisé de fatigue à 37 ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par l'espérance de servir le christianisme ? ... Certainement, je ne suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu, mais il n'a pas encore permis que j'aie cessé de croire, que j'aie nié, dissimulé, atténué aucun article de foi..."  

Frédéric Ozanam fut vraiment l'homme des Béatitudes évangéliques : pauvre en esprit, doux, de coeur pur, il fut persécuté pour la justice, pour avoir été le chef du "parti de l'amour" : celui-là même dont le Christ avait été le fondateur.  

Amelie Ozanam et
son filleMarie Ozanam

L'homme d'une famille

Antoine Frédéric Ozanam - qu'on appellera couramment Frédéric - est né le 23 avril 1813, à Milan, alors capitale du royaume d'Italie, dont le souverain Napoléon Ier, empereur des Français, avait délégué ses pouvoirs à un vice-roi : Eugène de Beauharnais, son beau-fils.

Cette naissance en Italie est liée aux aléas d'une époque mouvementée. Car les Ozanam sont originaires de la Dombes, partie sud-ouest du département de l'Ain, au nord-est de Lyon, entre le Jura et le Beaujolais. C'est à Chalamont, dans la Dombes, que naquit, en 1773, Jean Antoine François Ozanam, père de Frédéric. Fils lui-même d'un Notaire royal, devenu, sous Louis XV, "Châtelain" ou Juge royal (ayant dans sa juridiction Châtillon-sur-Chalaronne où saint Vincent de Paul, curé en 1617, fonda la première "Charité"), Jean Antoine appartenait à la moyenne bourgeoisie provinciale de l'Ancien Régime.

Survient la Révolution française, qui bouleverse tout, notamment la vie des Lyonnais, adversaires de la dictature de la Convention. Jean Antoine Ozanam, clerc de notaire, a 20 ans lorsqu'il est touché par la "levée en masse" des jeunes gens célibataires de 18 à 25 ans : il devient ainsi l'un de ces "soldats de l'an II" qui seront exaltés par Victor Hugo. Avec le 1er Hussards, où il est sous-lieutenant dès 1796, il participe à la Campagne d'Italie, menée par Bonaparte : il est blessé quatre fois, dont deux fois grièvement.

Démobilisé en 1799, Jean Antoine s'installe à Lyon, où il épouse, le 22 avril 1800, Marie Nantas, 19 ans, fille d'un "soyeux" lyonnais dont la famille a connu les souffrances de la période révolutionnaire et qui a reçu une éducation soignée. Marie Nantas sera pour son mari une compagne dévouée et, pour ses enfants, dont Frédéric, une mère incomparable.

Tout en s'initiant, auprès de son beau-père, au négoce des soies, Jean Antoine Ozanam s'est installé, avec sa jeune femme, rue de l'Arbre-Sec, à Lyon. Mais, au lendemain de la naissance de leur premier enfant, Elisabeth, qu'on appellera familièrement Elisa (février 1801), les Ozanam sont affrontés à une gêne qui durera plusieurs années : Jean Antoine se trouve souvent sans emploi. Etabli à Paris à la fin de 1801, il se lance dans des affaires, toujours malheureuses, qui le mènent souvent à l'étranger. En 1807, il quitte la capitale, installe sa femme et ses enfants à Lyon et s'en va parcourir l'Italie comme voyageur de commerce. En 1809, il fait venir sa famille à Milan où il se fixe. Le 27 décembre 1810, après un an de travail acharné, il est reçu docteur en médecine : il va devenir "le bon docteur Ozanam", en Italie d'abord, puis en France. Car les malheurs de Napoléon vont obliger la famille Ozanam - dont Frédéric, qui a trois ans - à quitter Milan, le 31 octobre 1816. Elle s'embarque pour Marseille et s'installe de nouveau à Lyon, rue Pizay, près de l'Hôtel de ville. Le docteur Ozanam devient médecin à l'Hôtel-Dieu en 1817.

A ce père, Frédéric vouera un véritable culte. Car si le docteur Ozanam est un homme de science, dont les recherches et les travaux se situent à la pointe d'une médecine encore quelque peu archaïque, il est aussi et surtout le type du médecin de famille, infatigable, humain et compatissant, qui considère la médecine comme une vocation : à ses enfants il dira souvent que, pour remplir dignement cette mission, il faut être disposé à donner sa vie pour ses malades. Lors des émeutes sanglantes de 1831 et du choléra meurtier de 1832, on constatera la véracité d'un tel propos.

Une tendresse filiale

De sa mère, Frédéric gardera un souvenir extrêmement fort : chrétienne dont la foi a été trempée par les épreuves, elle partage avec son mari une existence de labeur incessant que, quotidiennement, vivifient la prière et la pratique des vertus évangéliques. La vie religieuse de la famille Ozanam s'épanouit dans le cadre de la paroisse lyonnaise Saint-Pierre-Saint-Saturnin. C'est sur les genoux de sa mère que Frédéric, comme les autres enfants, apprend la grandeur et la douceur de Dieu, le goût de la prière et des vertus pratiques. Le soir, toute la maisonnée est réunie autour de Jean Antoine et de Marie pour la prière qui est suivie par une lecture de piété.

Et quel foyer chaleureux ! Une certaine austérité y est tempérée par une affection sans limites et aussi un humour.

A côté de sa mère, Frédéric bénéficie de la chaleur de deux autres présences féminines : celle de sa "grande soeur", Elisa - elle a douze ans de plus que lui - dont il écrira : "J'avais une soeur, une soeur bien-aimée qui m'instruisait conjointement avec ma mère, et de telles leçons étaient si douces, si bien présentées, si bien appropriées à mon intelligence enfantine que j'y trouvais un véritable plaisir..." Et celle de la fidèle servante de la famille, Marie Cruziat, familièrement appelée "la Vieille Marie" ou "Guigui". Agée de 45 ans à la naissance de Frédéric, elle ne mourra qu'en 1857, à 89 ans, après avoir été, durant soixante-douze ans, au service de trois générations d'Ozanam.

Une fermeté dans l'épreuve

Mais ce bonheur a un envers : les deuils répétés, la mort de onze des quatorze enfants de Jean Antoine et de Marie Nantas ; dix sont des filles, presque toutes enlevées en bas âge ou mort-nées. Seule avait survécu l'aînée, Elisa, l'ange gardien des petits, l'amie et la compagne de sa mère, la joie de son père qui, bon musicien lui-même, lui avait fait donner des leçons de musique ainsi que de dessin et d'anglais. Et voici que, le 29 novembre 1820, Elisa, cette douce jeune fille gaie et joviale, est elle aussi emportée par la mort à 19 ans.

D'avoir vu son père et sa mère tant pleurer la perte de leurs enfants a dû renforcer la sensibilité native de Frédéric et le rendre attentif, pour la vie, à la douleur de ses semblables. Et puis, d'un foyer dont les ressources ont été souvent limitées, Frédéric a appris que la pauvreté n'est pas seulement la marque de ceux qu'on appelle les pauvres, mais qu'elle rôde souvent, aussi, autour de ceux que l'on nomme bourgeois.

"J'ai envie de rendre grâces à Dieu de m'avoir fait naître dans une de ces positions sur la limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations sans laisser absolument ignorer les jouissances, où l'on ne peut s'endormir dans l'assouvissement de tous les désirs, mais où l'on n'est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin." (lettre à François Lallier, 5 novembre 1836).

L'attention qu'il manifestera toute sa vie à l'égard des ouvriers et des ouvrières, il la doit aussi, probablement, à l'exemple de sa mère qui, quoique accablée par les occupations domestiques, trouvait le temps de se consacrer à la section Saint-Pierre de la Société des Veilleuses, composée d'ouvrières qui, à tour de rôle et bénévolement, passaient la nuit auprès des femmes malades ou en détresse.

Après le décès, à trois mois, d'une petit Louis-Benoît, en 1822, et la naissance, en 1824, d'un dernier enfant, Charles, la famille Ozanam se trouve réduite à trois enfants : Alphonse (1804-1888), qui sera prêtre et recevra le titre de Monseigneur ; Charles (1824-1890), qui sera médecin comme son père ; et Frédéric, né en 1813.

Le retour au Seigneur des petites soeurs, puis du papa (1837) et de la maman (1839), renforcera naturellement les liens qui unissent les trois frères Ozanam.  

Après son mariage avec Amélie Soulacroix, en l'Eglise Saint-Nizier, à Lyon, le 23 juin 1841, Frédéric manifestera, à l'égard de ses beaux-parents, la même piété filiale, avec ce que ce terme comporte, chez lui, de respect mêlé de tendresse.

L'Homme de deux Villes : Lyon et Paris

Frédéric Ozanam a déclaré un jour : "On a dit que Paris était la tête du royaume, et que Lyon en était le coeur". C'était bien vu ; mieux : ce qui était vrai pour la France le fut également dans la vie de Frédéric. Si les nécessités professionnelles partagèrent son existence entre la capitale et le siège du Primat des Gaules, la tête de Frédéric fut le plus souvent à Paris, incontournable foyer de la culture, tandis que son coeur resta à Lyon.

Lyon : haut-lieu spirituel ; foyer de révolte

De l'attachement de Frédéric à Lyon, ville où il passa son enfance, son adolescence et quelques-unes des meilleures années de sa jeunesse, où il se maria, et à laquelle comme il l'écrit en 1832, le reliaient "les habitudes de l'enfance, les affections domestiques et les liens de l'amitié", on a maints témoignages. Ils abondent dans sa correspondance. Ainsi, dans une lettre adressée de Paris, en 1843, à Dominique Meynis : "Vous savez que je suis resté attaché à Lyon par les racines du coeur... Depuis que j'ai été appelé à mes périlleuses fonctions à Paris, chaque année je suis allé les mettre sous le patronage de Notre-Dame de Fourvière auquel j'ai été consacré dès l'enfance"...

Et à son frère Charles, de Paris encore, en 1850 :"Je t'écris ce peu de mots pour que tu ne passes toujours à Lyon sans y trouver un souvenir de moi, pour que tu ne te sentes pas seul dans une ville où tout nous est commun, où tu dois plus vivement que jamais songer à tous ceux qui nous manquent"... (le père et la mère de Frédéric reposent au cimetière de Lyon).

Lorsque la famille Ozanam s'installe à Lyon en 1816, la ville ne compte que 140.000 habitants ; elle en aura 180.000 en 1846, l'accroissement de la population étant particulièrement sensible à la Guillotière et surtout sur la colline de la Croix-Rousse où, profitant de la vente des anciens terrains monastiques, les canuts - les ouvriers de la soie - installent de nouveaux ateliers assez hauts de plafond pour contenir les mécaniques de Jacquard, ces métiers qui assurent la suprématie de Lyon en matière de soieries. En 1831, au moment où les canuts se révoltent contre les conditions de rétribution qui leur sont imposées par les fabricants, on comptera 8000 chefs d'atelier en soie.

Frédéric a aimé d'amour cette ville, au confluent du Rhône et de la Saône, avec ses rues hautes et étroites, ses quais, ses collines, ses "pentes", ses panoramas, ses environs riants, ses bruits - le cliquetis des métiers, les piaffements des chevaux qui tirent les innombrables et lourds chargements de ballots de soie -, sa population laborieuse et active...

Lyon est surtout un haut-lieu spirituel dont la vitalité va fortement contribuer à faire de Frédéric Ozanam l'un des pionniers du renouveau catholique en France.
En 1905, un journaliste fera très justement remarquer que "la ville de Lyon a toujours été et tend à devenir de plus en plus un des foyers les plus intenses de la vie spirituelle et de la pensée chrétienne. L'âme lyonnaise, profondément religieuse, est servie par un esprit froid, singulièrement pratique et par un caractère à la fois audacieux et entreprenant".

Berceau de la première communauté chrétienne et de la première Eglise épiscopale des Gaules (IIe siècle) - d'où le titre de "Primat des Gaules" longtemps porté par son archevêque -, de nouveau ardent foyer religieux du XIe au XIVe siècle, Lyon connaît, tout au long des XIXe et XXe siècles, une intense vitalité spirituelle ("Ecole de Lyon", "Chronique sociale", Résistance de l'esprit durant la seconde Guerre mondiale...)

Au lendemain d'une Révolution qui l'a disloquée, l'Eglise de Lyon, grâce notamment au cardinal Joseph Fesch, oncle de Napoléon, retrouve très vite son équilibre. Les Oeuvres, les institutions se multiplient : la plus rayonnante, la plus universelle est la Propagation de la Foi, imaginée en 1820 par Pauline Jaricot, fille d'un marchand de tissus lyonnais : elle devient le symbole et le support de la renaissance française des missions catholiques. Frédéric, qui sera l'un des animateurs de l'Oeuvre, la considérera toujours comme typiquement lyonnaise : en 1845, alors qu'il est correspondant à Paris du Conseil de Lyon, il écrit : "Comme on ne nous prendra ni saint Irénée, ni Notre-Dame de Fourvière, on ne nous enlèvera pas non plus la Propagation de la Foi".

Et il y a les pauvres qui, à Lyon plus qu'ailleurs, réclament l'attention et le dévouement des catholiques. Au moment des grandes inondations de 1840, Mgr Maurice de Bonald, le nouvel archevêque, évaluera à 20.000 le nombre des pauvres à Lyon. La mortalité y est supérieure au reste de la France, s'élevant même à 30 pour 1000 en 1834, année de misère, de grèves, de troubles, d'épidémies de variole et de typhoïde. Déjà, durant l'hiver 1829-1830, un froid intense ayant régné depuis le début d'octobre jusqu'à la fin de février, la mortalité avait doublé (380 décès en janvier 1828, 740 en janvier 1830). Et il faut se souvenir que les révoltes sanglantes des Canuts, en novembre 1831 et avril 1834, se soldèrent par des centaines de morts.

On ne doit donc pas s'étonner de voir Frédéric s'attacher très tôt à développer la Société de Saint-Vincent de Paul à Lyon où il résidera habituellement de 1836 à 1841.

Ce tableau d'un Lyon fervent ne doit pas faire oublier qu'il existe, aussi, dans la ville des soyeux et des canuts, de forts courants d'anticléricalisme : en 1820, les dix loges maçonniques de la ville se sont reconstituées. Comme toujours, Frédéric est très sensible à l'alliance, trop souvent constatée, entre l'incrédulité et l'égoïsme bourgeois. Le 15 janvier 1831, il exprime à des amis l'aversion que lui inspire la nouvelle classe au pouvoir, à Lyon aussi : "On vit une vie industrielle et matérielle ; chacun avise à sa commodité personnelle, à son bien-être particulier... L'ordre matériel, une liberté modérée, du pain et de l'argent, voilà tout ce qu'on veut..."

On le sait : cette atmosphère d'incrédulité contribue à semer, dans le coeur de cet adolescent, des éléments du doute religieux. Entré au Collège royal de Lyon, en classe de sixième, en octobre 1822, il y fait de solides et brillantes études classiques. C'est en Rhétorique qu'en 1827, sa foi est remise en question. Mais ce sera dans ce même collège que, grâce à son exceptionnel professeur de philosophie, l'abbé Joseph-Mathias Noirot, il recouvre la paix du coeur en même temps que la lumière spirituelle.

Bachelier-ès-lettres en 1829, Frédéric décide de "vouer ses jours au service de la vérité". Il envisage même une "Démonstration de la Religion catholique par l'antiquité des croyances historiques, religieuses et morales".

Ce projet se nourrit de la lecture de Chateaubriand, de Lamartine, de Lamennais, apologistes prestigieux du christianisme, qui séduisent alors tant de jeunes gens et dont l'argumentation et le style romantiques influenceront l'écrivain, à la fois érudit et sensible, que sera Ozanam. Celui-ci retrouve aussi le repos de l'esprit et l'enthousiasme de jeune chrétien dans la fréquentation de deux grands penseurs lyonnais qu'il retrouvera à Paris : André-Marie Ampère (1775-1836), physicien de génie qui, membre de l'Académie de Lyon, a rédigé un mémoire, resté inédit, sur les "Preuves historiques de la divinité du christianisme" et Pierre-Simon Ballanche (1776-1847), écrivain qui, dès 1801, fait imprimer sur les presses paternelles : "Du Sentiment", qui préfigure "Le Génie du christianisme" ; Ballanche communiquera au jeune Frédéric l'espérance que, comme citoyen et chrétien, il met dans l'esprit de liberté et de solidarité.

En octobre 1830, Frédéric, que tout porte vers les lettres et l'histoire, mais que son père destine au droit, entre comme clerc en l'étude de Maître Jean-Baptiste Coulet, avoué près du tribunal de Première Instance de Lyon. Un an plus tard, très exactement le 1er novembre 1831, il prend place dans la diligence des Messageries royales qui, en quatre jours, va le mener à Paris, où il va faire ses études de droit.

Paris : capitale intellectuelle ; creuset de misère

Le 5 novembre 1831, Frédéric Ozanam découvre la capitale. D'emblée, la grande ville le déçoit. La vue et la visite de ses plus célèbres monuments ne le satisfont pas. Il prend, en effet, très vite conscience que, par-delà ses beautés et ses lumières, "la vieille Lutèce" étale aussi ses "horreurs, ses baraques, sa corruption". Un luxe ostentatoire côtoie une misère effroyable, celle-là même que, quelques années plus tard, Victor Hugo dépeindra dans "Les Misérables".

Le Paris de Louis-Philippe où s'installe, modestement, l'étudiant Ozanam, n'est pas encore le Paris que le baron Haussmann (nommé Préfet de la Seine le 28 juin 1853) transformera, au point d'en faire la "Ville-Lumière" où habitent quelque 700.000 Parisiens. Beaucoup connaissent, cependant, une condition précaire dans cette métropole encore mal adaptée aux exigences de la vie moderne.

Si l'on excepte les quartiers aristocratiques comme la Chaussée d'Antin, on ne voit presque partout que de hautes maisons, souvent délabrées, surplombant des rues étroites, encombrées et malpropres, sans égoûts ni trottoirs, résonnant des cris des marchands et surtout des bruits causés par le pavement inégal, le mauvais état des roues et des ressorts des innombrables voitures à chevaux, dont le fumier s'étale partout. On comprend que le spectacle épouvantable du choléra, qui fit une vingtaine de milliers de victimes dans la capitale en 1832, ait pu bouleverser le jeune Frédéric.

La majorité des habitants disposent de revenus si faibles que, en 1846 encore, sur une population d'environ 1 million d'habitants, plus de 650.000 (250.000 ménages) seront exempts d'impôts. Deux sur trois d'entre eux n'ont pas de quoi payer leur linceul ;  la mortalité, de 30 pour 1000, est nettement supérieure à la moyenne française. 11.000 des 27.000 décès annuels ont lieu à l'hôpital, ce qui constitue une proportion considérable quand on se rappelle la terreur qu'inspirait au peuple ce lieu sinistre.

A la veille de la Révolution de 1848, on compte à Paris 300.000 indigents. La ville est rongée par des plaies morales toujours ouvertes : l'abandon des enfants ; la prostitution ; la pratique courante, chez les ouvriers et les gens du peuple, du concubinage. Il fallait rappeler ces tares et ces misères pour comprendre la vocation charitable et sociale de Frédéric Ozanam.

Tout naturellement, cette cité à tradition révolutionnaire, dont les rues étriquées sont propices aux barricades, est le théatre de convulsions sociales : Frédéric assistera aux insurrections ouvrières - étouffées dans le sang - de 1832, 1833, 1834 (massacre de la rue Transnonnain), ainsi qu'à l'application des dures lois de police, consécutives à l'attentat perpétré en juillet 1835, par Fieschi, contre la personne du roi Louis-Philippe.

On comprend que, dans ce Paris noir, Frédéric Ozanam ait d'abord été désarçonné, découragé, voire effrayé. D'autant que ce grand sensible supporte mal la solitude, et surtout l'éloignement des êtres qu'il chérit : "Moi, si habitué aux causeries familiales..., me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement, dans cette capitale de l'égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines". "Comme mes parents me manquent ! Je suis trop jeune pour pouvoir m'habituer à trouver en entrant chez moi mon foyer désert et me coucher sans avoir à qui dire ce que j'ai sur le coeur... Séparé de ceux que j'aimais, je ne puis prendre racine sur ce sol étranger ; je sens chez moi je ne sais quoi d'enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre du père et de la mère, quelque chose qui se flétrit à l'air de la capitale".

Heureusement, il y a le "Quartier Latin", où loge Frédéric, peuplé de ses cinq mille étudiants, la plupart venus de province. Beaucoup viennent précisément de Lyon : et c'est au sein de la colonie lyonnaise de Paris, auprès d'André-Marie Ampère, qui lui ouvre généreusement sa maison, que Frédéric retrouve la joie de vivre et peut conserver sa foi chrétienne.

Car Paris est alors considérée comme "une des capitales de l'incrédulité" :
le voltairianisme d'une partie importante de la bourgeoisie possédante et dirigeante, ainsi que d'une majorité d'universitaires, y entretient une atmosphère à laquelle Frédéric ne peut se soustraire que dans la compagnie de chrétiens convaincus comme Emmanuel Bailly et André-Marie Ampère, ou dans la fréquentation des intellectuels catholiques libéraux, chez lesquels il admire l'alliance harmonieuse de la foi, de l'éloquence, du courage, de la liberté d'esprit et d'expression : Félicité de Lamennais, Henri Lacordaire, Charles de Montalembert, sans oublier Alphonse de Lamartine, qui reste son grand poète.

C'est en écoutant ces maîtres, presque tous jeunes, que Frédéric se convainc qu'"il faut que, quelque part, une parole de croyant soit dite, qu'un enseignement religieux soit donné, à un niveau de compétence et de notoriété qui fasse pièce aux doctrines rationalistes que diffusent les maîtres des chaires officielles" (Marcel Vincent).

Mais Frédéric est à Paris surtout pour parfaire ses études. Licencié en droit (1834) et ès-lettres (1835), docteur en droit (1836) et ès-lettres (1839), il exercera, en 1837, la profession d'avocat au Barreau de Lyon. C'est dans cette ville qu'en 1839, il devient titulaire d'une chaire de droit commercial. Dès l'année suivante, reçu au concours de l'Agrégation des Facultés des Lettres, tout juste institué, il s'oriente vers l'enseignement littéraire. Peu de temps avant son mariage, il est nommé, le 9 octobre 1840, suppléant de Claude Fauriel à la chaire de Littérature étrangère à la Sorbonne : les jeunes époux s'installent alors à Paris où Frédéric est titularisé en 1844 et où ils ont la grâce, en 1845, d'enrichir leur foyer d'une charmante petite Marie.

Après de brefs séjours dans trois appartements successifs, la petite famille s'établit rue de Fleurus, près du jardin du Luxembourg, où, toujours servie par la chère Marie Cruziat, elle connaît ses jours les plus heureux. Frédéric, qui fut longtemps allergique à la capitale, admet alors que Paris est vraiment la ville "où tout devient actif, les idées, les travaux d'esprit, les conversations, enfin les moindres relations de société".

Un Homme tout de coeur

Frédéric Ozanam fut tout amour : durant son existence entière, son être vibra au contact des autres : amis, parents, étudiants. Cent fois, dans ses lettres, il exprime son besoin des autres : "Je suis du nombre de ceux qui ont besoin de se sentir entourés, soutenus et Dieu ne m'a pas laissé manquer de ces appuis". Et encore, lorsqu'il n'a que dix-huit ans, à Auguste Materne : "O mon ami, que la loi d'amour soit la nôtre et, foulant aux pieds la vaine gloire, notre coeur ne brûlera plus que pour Dieu, pour les hommes et pour le véritable bonheur"..

Un réseau d'amitiés

Dans la vie de Frédéric, l'amitié et l'amour furent toujours indissociables. Il est rare, dans l'histoire chrétienne, celle des saints, en particulier, de trouver une sensibilité telle que la sienne, constamment en prise avec les joies et les douleurs de ceux qu'il aime. On peut sans doute y voir son côté franciscain, très présent tout au long de son existence.

Ses très nombreux amis semblent avoir formé, autour de cet être ultra-sensible, un cercle fraternel et chaleureux. L'éloignement - fût-il court -, une naissance, un mariage ou, hélas, l'épreuve, la maladie, le deuil, et voici Frédéric tout entier saisi par l'événement. Il pense fortement que "Dieu a mis dans notre âme deux besoins : il nous faut des parents qui nous chérissent, mais il nous faut aussi des amis qui nous soient attachés : la tendresse qui vient du sang et l'affection qui procède de la sympathie sont deux jouissances dont nous ne saurions nous passer et dont l'une ne peut remplacer l'autre".

Il le dit à Henri Pessonneaux : "J'ai l'habitude bien douce de m'identifier avec mes amis, de m'en faire une seconde famille, de m'entourer d'eux pour fermer les vides que le malheur a faits devant moi..." Et à Prosper Dugas, dix ans plus tard : "Je n'ai jamais su me passer de mes amis".

Les plus anciennes amitiés de Frédéric, les plus durables, peut-être les plus douces parce que s'enracinant dans l'enfance, furent ses amitiés lyonnaises. En tête : ses deux cousins, Henri Pessonneaux et Ernest Falconnet.

Aux premiers compagnons de jeu, sur les pentes de la Croix-Rousse - tel Pierre Balloffet - se joignent, dans le coeur de Frédéric, les amis de collège : Joseph Arthaud, Prosper Dugas, Auguste Materne, Hippolyte Fortoul (futur ministre de Napoléon III), Amand Chaurand, Louis Janmot, compagnon de première communion, Antoine Bouchacourt... Installé à Paris, il en retrouve plusieurs dans la colonie lyonnaise du Quartier latin, et aussi de nouveaux.

Tout en entretenant avec ses amis de Lyon une correspondance régulière et toujours chaleureuse, Frédéric rencontre, chez André-Marie Ampère ou chez Charles de Montalembert, de jeunes provinciaux avec lesquels il se lie ; le 19 mars 1833, il informe Ernest Falconnet : "Nous sommes une dizaine, unis plus étroitement par les liens de l'esprit et du coeur, espèce de chevalerie littéraire, amis dévoués qui n'ont pas de secret, qui s'ouvrent leur âme pour se dire tout à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses". Il évoque dans ses lettres les interminables soirées de discussions et d'échanges poursuivies au clair de lune, aux alentours du Panthéon.

Un amour familial

A l'égard de son père et de sa mère, Frédéric Ozanam manifesta un attachement extraordinaire. Leur disparition provoqua chez lui un bouleversement qu'il traduisit en termes très émouvants. Au lendemain de la mort de son père, en 1837, il confie à Ernest Falconnet : "Quelle solitude désormais sur la terre ! Quel vide autour et au-dessus de nous ! Se voir au niveau de la foule sans une tête qui dépasse vos têtes, sans des mains qui s'étendent sur vous pour vous protéger. Avoir vécu vingt-quatre ans à l'ombre et à l'abri, et se trouver tout à coup à découvert à l'heure des orages ! L'oracle domestique devenu muet, la Providence de la famille devenue invisible ! Il se peut rencontrer des afflictions plus vives, jamais de désolation pareille !"

Le décès de sa mère, en 1839, approfondit encore sa souffrance ; il écrit à Edouard Reverdy : "O mon ami ! Nous nous relevâmes orphelins ! Quel moment que celui-là ! Quelles larmes ! Quels sanglots ! ... Notre âge semblerait devoir nous rendre, mon frère aîné (Alphonse) et moi, plus fermes, plus courageux. Mais nous avons tant vécu de la vie de famille, nous nous trouvions si bien sous les ailes de notre mère, que jamais nous n'avions quitté sans esprit de retour le nid natal..."

Frédéric reportera son affection filiale sur ses beaux-parents Soulacroix que, dans ses lettres, il appelle : "Mon bon Père, ma Mère bien-aimée". C'est que le 23 juin 1841, après avoir assez longtemps hésité à s'engager dans le mariage, il a épousé, à Lyon, Amélie Soulacroix, fille du Recteur de l'Académie de Lyon. Cet événement, puis la naissance, après plusieurs fausses couches, de la petite Marie (25 juillet 1845) mûrissent et transforment l'homme : Ozanam devient moins anxieux, moins rétractile, encore plus ouvert.

Si bien que Frédéric ne nous apparaît pas comme un saint désincarné, mais comme un chrétien chez qui l'amour conjugal et l'amour paternel ont fait jaillir de nouvelles sources de tendresse et d'attention aux autres. Lorsqu'il parle de sa femme, de sa fille, c'est en termes charnels : en cela aussi il est proche de nous. Le voici, par exemple, décrivant à son ami Falconnet la naissance difficile de sa fille Marie : "Cher ami, tu connaîtras ces émotions lorsqu'au bout de plusieurs heures de douleurs horribles..., on entend le dernier cri de la mère et le premier cri du nouveau-né ; lorsqu'on voit tout à coup paraître cette petite créature, mais cette créature immortelle dont on devient le dépositaire. Ah ! il se passe alors au fond des entrailles, non pas métaphoriquement, mais réellement, physiquement, je ne sais quoi de terrible et de souverainement doux. Il y a un bouleversement de toute l'organisation et de toute l'âme, et on sent comme la main de Dieu qui vous remanie intérieurement et qui vous pétrit un coeur nouveau..."

Lorsque Amélie, dont le coeur est tellement accordé au sien, et qu'il appelle "ma bien-aimée", "ma tendre bien-aimée", "ma belle et chère âme"..., est absente ou que lui-même est loin d'elle, quelle tendresse teintée de nostalgie s'exprime dans les lettres que Frédéric lui envoie ! Par exemple, en juillet 1844 : "Ma bien-aimée, j'attendais avec toute l'ardeur de l'espérance ta chère lettre de ce matin : tu ne me dis pas si tu avais bien dormi, si ton malaise était plus grave qu'à l'ordinaire. Comment vont tes pauvres yeux ? Mais tu me le diras dans ta prochaine réponse"...  

 Un Prophète Chrétien

Le charisme de Frédéric Ozanam

Un prophète, selon la Bible, est l'homme qui, inspiré de Dieu, dans les temps difficiles, désolés ou bouleversés, prononce, crie des paroles fortes, dérangeantes, aptes à faire réfléchir ses concitoyens, à leur redonner l'espérance tout en dénonçant les facilités, les paresses.

Une conscience claire de sa vocation

En ce sens, on peut vraiment dire que Frédéric Ozanam fut un prophète, mais un prophète chrétien. Comme il l'affirme dans une lettre à Ernest Falconnet, en 1834 : "Les idées religieuses ne sauraient avoir aucune valeur si elles n'ont une valeur pratique et positive. La religion sert moins à penser qu'à agir..." Jeune homme, Frédéric a toujours pensé qu'il avait une mission propre, qui lui intimait l'obligation de sortir de lui-même, de se mêler au monde et à ceux qui l'habitent, afin de mettre à leur disposition les lumières et les forces que, malgré son indignité, Dieu lui avait imparties. Il a 18 ans quand il avoue à son ami Fortoul : "Lorsque mes yeux se tournent vers la société, la variété prodigieuse des événements fait naître en moi les sentiments les plus divers... Ces considérations m'animent et me pénètrent d'une sorte d'enthousiasme. Je me dis qu'il est grand le spectacle auquel nous sommes appelés ; qu'il est beau d'assister à une époque aussi solennelle ; que la mission d'un jeune homme dans la société est aujourd'hui bien grave et bien importante... Je me réjouis d'être né à une époque où, peut-être, j'aurai à faire beaucoup de bien, et alors je ressens une nouvelle ardeur pour le travail".

"Pour s'engager dans ce projet de régénération de la société, fille bâtarde de l'idéologie des Lumières, il faut de jeunes chrétiens au coeur enthousiaste et à l'armature bien trempée. Sans se présenter en modèle, Frédéric a conscience d'avoir été conduit, par la grâce, jusqu'au point où il ne peut plus douter, ni de sa force, ni de sa vocation" (Marcel Vincent).

Une foi robuste et rayonnante

Ayant retrouvé la foi, il rêve d'un véritable renouveau du catholicisme : "plein de jeunesse et de force, il s'éléverait tout à coup sur le monde, il se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le conduire à la civilisation, au bonheur". Au lendemain de la Révolution de 1830 et de l'avènement du roi-bourgeois, voilà qui peut paraître utopique, sans fondement. Chez Frédéric, cette vision procède d'une lucidité qui trouve son secret, sa force, dans une foi chrétienne renouvelée.

Dans ce coeur virginal, rien n'intercepte la lumière. Dans une lettre de 1852 à son ami Charles Hommais il déclare : "Je suis bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures du christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la force et toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines."

C'est dans cette même lettre que se trouve la phrase fameuse : "Nous n'avons pas deux vies, l'une pour chercher la vérité, l'autre pour la pratiquer".

A une époque d'incrédulité où l'institution ecclésiale est bafouée, la foi solidement ancrée de Frédéric s'épanouit tout naturellement au sein de l'Eglise "mon Eglise", comme il se plaisait à dire. Or, celle-ci ne peut être pour lui que la sainte Eglise catholique romaine au sein de laquelle il a été baptisé, élevé, instruit, et qui, à ses yeux, a l'immense supériorité d'avoir à sa tête un Pontife dont l'autorité est le reflet de celle de Dieu.

S'il est catholique libéral - un catholique convaincu de l'alliance naturelle entre l'Evangile, l'Eglise et la Liberté -, Frédéric Ozanam est aussi un catholique romain, ultramontain comme on dit à son époque : comme beaucoup d'autres, il trouve dans Rome le foyer rayonnant, le centre vivant d'un christianisme authentique. Or, voici qu'en 1846 accède au Souverain Pontificat un pape - Pie IX - qui est à la fois jeune, libéral, et décidé à faire de la papauté le recours suprême d'une humanité en perdition.

La dévotion de Frédéric pour Pie IX - qui le reçoit plusieurs fois à Rome - est à la mesure de l'espérance qu'il met dans l'Eglise catholique. Quand il en parle, c'est avec ferveur, enthousiasme même : "Le pape", écrit-il, en 1847, à son ami Jean-Jacques Ampère, "tel que je le vois, est comme les plus grands de ses prédécesseurs, pénétré d'une foi profonde en son titre de Vicaire de Jésus-Christ et d'un profond sentiment de son indignité... Il laisse s'effacer à demi cette qualité de prince temporel qui avait peut-être trop paru depuis Jules II et Léon X et qui avait contribué à soulever tant de préventions chez nous et ailleurs. Et, en même temps, on retrouve en lui, plus reconnaissable que jamais, l'évêque de Rome, cette autorité paternelle et désintéressée que personne n'aurait le courage de haïr, et à laquelle il est bien difficile de ne pas se rendre".

Un engagement courageux

La lucidité de Frédéric, nourrie par la foi, n'a d'égale que son courage, un courage que les contemporains ne s'attendaient pas à trouver chez un homme professionnellement installé et de santé fragile. Courage, au sein d'une Eglise alors très cléricale, de considérer que, comme laïc, il a une mission propre. Courage de dénoncer les paresses d'un clergé que les avantages du Concordat de 1801 ont tendance à rendre moins sensible aux malheurs de ce monde. Il n'hésite pas, à travers son frère aîné, l'abbé Alphonse, à l'interpeller : "Vous ne remplissez pas véritablement votre mission... Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'était occupé des ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l'avenir..." et encore : "Il faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeau d'élite au milieu d'une immense population qu'ils ne connaissent pas..."

Ces positions courageuses, renforcées par les options politiques - la démocratie chrétienne et sociale - de Frédéric, font naître des inimitiés, aussi bien chez les catholiques conservateurs que parmi ceux qui se réfèrent à un socialisme éloigné de l'Eglise. Il n'empêche qu'aux yeux de beaucoup d'hommes de sa génération, il apparaît comme un guide, un pionnier, voire un prophète. Lui-même le reconnaissait déjà, avec son humilité coutumière, dans une lettre de jeunesse (1834) à Ernest Falconnet : "Je suis environné, sous certain rapport, de séductions de toute espèce ; on me sollicite, on se dispute à qui m'aura, on me met en avant... Parce que Dieu et l'éducation m'ont doué de quelque tact, de quelque étendue d'idées, de quelque largeur de tolérance, on veut faire de moi une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays-ci : nombre de jeunes gens pleins de mérite m'accordent une estime dont je me sens très indigne... Cependant, le concours de circonstances extérieures ne peut-il pas être un signe de la volonté de Dieu ?..."  

 

Foi et charité

Les pauvres, visage du Christ

Aux yeux de Frédéric Ozanam, la foi sans la charité n'a aucun sens. Surtout dans le Paris de Louis-Philippe, où les pauvres pullulent. C'est pourquoi, quand il s'adresse à ses jeunes amis, ses conseils tournent vite à l'objuration : "La terre s'est refroidie, c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint, c'est à nous de recommencer le grand oeuvre de la régénération, fallût-il recommencer l'ère des martyrs"…

"Resterons-nous intertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit ?" -"Et nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons ?...

Si nous ne savons pas aimer Dieu... car il semble qu'il faille voir pour aimer et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair ! Ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies et les traces de la Couronne d'épines sont visibles sur leur front ; et ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre : "Tu es Dominus et Deus meus". Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimerons en vos personnes..."

Ces admirables paroles sont l'écho de celles de Saint Vincent de Paul. Ce saint dont la maison natale, à Pouy, dans les Landes, sera le but de l'ultime pèlerinage de Frédéric, en novembre-décembre 1852. Ce saint qui, tout naturellement, devint le modèle, le protecteur de la Conférence de Charité dont Frédéric Ozanam fut, en 1833, l'un des promoteurs, et qui allait s'épanouir dans le cadre de la Société de Saint-Vincent de Paul.

La Charité, fille de la Foi

Frédéric tient beaucoup à la défense et à l'exaltation de la foi catholique. C'est pourquoi, avec de nombreux étudiants qui la partagent avec lui, il s'adresse, en 1833, à l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, pour lui suggérer qu'une prédication forte et convaincante soit organisée, pour le grand public - la jeunesse en particulier - en la cathédrale Notre-Dame de Paris. C'est ainsi que naissent, après deux ans de tractations, les célèbres "Conférences de Notre-Dame", auxquelles Henri Lacordaire, par son éloquence sans pareille, donne tout de suite leurs lettres de noblesse.

De son côté, Emmanuel Bailly réunit, place de l'Estrapade, un cercle littéraire ou "Conférence d'Histoire", ouverte à des jeunes de toutes opinions. Ozanam y participe, s'y impose, et s'y défend contre les opinions adverses. Quelques amis le rejoignent. Il supporte difficilement la critique selon laquelle ne s'y échangent que de bonnes paroles, ne débouchant sur rien. D'où l'idée de la "Conférence de Charité", qui montrerait aux incroyants que la foi chrétienne est naturellement active et qui serait, pour ses membres, une source de sanctification.

La Société de Saint-Vincent de Paul

Le 23 avril 1833, jour du 20e anniversaire de Frédéric Ozanam, se tient la première réunion au 18 de la rue du Petit-Bourbon Saint-Sulpice (actuellement, 38, rue Saint-Sulpice), dans le bureau du journal "La Tribune Catholique" dont Emmanuel Bailly est le rédacteur en chef. Autour de lui, six étudiants de 19 à 23 ans : François Lallier, Frédéric Ozanam, Jules Devaux, Félix Clavé, Auguste Le Taillandier, Paul Lamache.

Ce petit groupe de jeunes uni se placera sous le patronage de Saint Vincent de Paul dont l'esprit et l'exemple l'inspireront. La Société de Saint-Vincent de Paul était née. Son premier président sera Emmanuel Bailly, mais sa figure éponyme, emblématique, sera sans conteste Frédéric Ozanam, grâce à son rayonnement et son activité. Il refusera toujours, cependant, d'être considéré comme "le" fondateur d'une Société qui, selon lui, ne doit être "ni un parti, ni une école, ni une confrérie... profondément catholique sans cesser d'être laïque".

C'est alors que se produit la rencontre providentielle entre les pionniers de la Conférence de Charité et la célèbre Soeur Rosalie Rendu, "mère de tout un peuple", dans le quartier deshérité de la rue Mouffetard, faubourg Saint Marceau, à proximité de l'église Saint-Etienne du Mont, où a été formée la première Conférence.  
 

Hermana Rosalía Rendu

    Emmanuel Bailly

Soeur Rosalie Rendu
(1787 - 1856)        

           Emmanuel Bailly
           (1797-1861)

Ayant spontanément compris la vocation de ces jeunes, enthousiastes et généreux, elle les conduit vers les pauvres et leur enseigne la manière de les servir avec amour et respect, dans la plus authentique tradition de "Monsieur Vincent".

Très occupé, et constamment soucieux de ne pas se mettre en avant, Frédéric sera membre du Conseil général de la Société et, en 1844, avec Cornudet, Vice-Président général ; mais il ne sera jamais Président général, sauf, par intérim, après les journées insurrectionnelles de juin 1848, au cours desquelles le Président Adolphe Baudon a été blessé.

Il profitera de ce mandat pour rappeler les exigences de la charité : discrétion, délicatesse, respect de la dignité de la personne, exclusion de tout prosélytisme déplacé. "N'introduisons la religion dans nos entretiens qu'au moment où elle y sera naturellement amenée... Craignons qu'un zèle impatient de faire des chrétiens ne fasse que des hypocrites". Aux yeux d'Ozanam, la visite des pauvres à domicile, tâche essentielle des Confrères, doit être faite dans un esprit d'humilité.

De 1836 à fin 1837, Frédéric anime l'unique Conférence lyonnaise qui, cette même année, décide de se scinder en deux. Un Conseil Particulier est alors constitué et placé sous sa présidence, jusqu'en 1839, date à laquelle il est remplacé par Joseph Arthaud.

D'un inlassable dévouement, il ajoutera à la visite des pauvres, l'aide aux étrangers de nationalités diverses qui traversent la ville, l'instruction religieuse aux enfants, l'évangélisation des militaires. Ce qui ne l'empêche pas de suivre de très près la marche générale de la Société, adressant des comptes rendus destinés aux Assemblées générales, suggérant qu'un rapport annuel soit rédigé, à Paris, par le Secrétaire général, multipliant les conseils judicieux, tel celui-ci : "Ne pas se faire voir, mais se laisser voir", car s'il abhorre toute ostentation, il a horreur de la clandestinité.

De retour à Paris, après son mariage, en 1841, Frédéric continue à se consacrer généreusement à la Société, faisant partager à sa jeune épouse, Amélie, son ardente charité envers les plus démunis. Lorsque, pour sa santé ou pour sa profession, il se rend en province ou à l'étranger, il se fait un devoir d'assister aux réunions des Conférences locales. Chaque année, ou presque, avec cette tendresse qui lui est particulière, il évoque les "humbles commencements" de la Conférence de Charité, autour de Bailly, s'émerveillant devant cet arbrisseau devenu un grand arbre.

Ainsi écrit-il, en 1841 : "Voici huit ans que se forma la première Conférence à Paris : nous étions sept ; aujourd'hui nos rangs comptent plus de 2000 jeunes gens..." Et en 1845 : "Cette société, fondée il y a douze ans par huit jeunes gens très obscurs, compte... près de 10.000 membres, dans 133 villes ; elle s'est établie en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Belgique, en Italie..."

Dans la courte mais intense vie de Frédéric, la Société de Saint-Vincent de Paul a occupé une place de choix. Quand il parle d'elle, c'est avec amour. Alors qu'en 1847, il annonce, en sa qualité de Vice-Président, la démission du Président Jules Gossin et propose aux présidents des diverses Conférences l'élection d'Adolphe Baudon, sa plume se charge d'émotion dans sa description de la "société catholique mais laïque, humble mais nombreuse, pauvre mais surchargée de pauvres à soulager, surtout dans un temps où les associations charitables ont une mission si grande à remplir pour le réveil de la foi, pour le soutien de l'Eglise, pour l'apaisement des haines qui divisent les hommes".  

Interior de la Iglesia de San-Étienne du Mont

Interior de la Iglesia de San-Étienne du Mont

Interior de la Iglesia de San-Étienne du Mont

L'église de San-Étienne du Mont dans où la première conférence a été formée

Intérieur de l'église de San-Étienne du Mont

Interior de la Iglesia de San-Étienne du Mont

 

 Foi et Science

Une soif de culture

Frédéric Ozanam fut un savant, au plein sens du terme. Mais chez lui, l'avidité de savoir est indissociable de la volonté de mettre celle-ci au service de la Vérité chrétienne et, mieux encore, de montrer par ses travaux et dans son enseignement universitaire, l'alliance naturelle de la foi et de la science. Et cela, à une époque où nombre d'érudits, de scientifiques, déniaient à l'Eglise le droit de se dire en accord avec la science moderne.

Si Frédéric, étudiant, va suivre au Jardin des Plantes des cours de chimie et de botanique ; s'il apprend le sanscrit afin de déchiffrer les textes sacrés des Hindous ; s'il dévore, à côté des oeuvres dues aux apologistes chrétiens comme Bonald, Maistre, Ballanche, Görres ou Baader, des ouvrages aux conceptions matérialistes, alors qu'il dédaigne les romans ou les mélodrames à la mode, c'est toujours en vue de réaliser le rêve de son adolescence :"démontrer la vérité de la religion catholique par l'antiquité des croyances historiques, religieuses et morales".

On admire qu'à 20 ans, dans le cadre de la "Conférence d'Histoire", qui préludera à la "Conférence de Charité", il ait pu traiter de sujets aussi difficiles que la mythologie en général, la religion de Confucius et de Lao-Tseu, la philosophie religieuse de l'Inde, la réforme de Bouddha. Mais il faut remonter plus haut dans le temps, puisque c'est à 17 ans, en 1830, qu'il expose les prémices de son oeuvre dans "l'Abeille française", fondée, à Lyon par Legeay et l'abbé Noirot : il y publia, en cinq livraisons, une étude sur "la Vérité de la religion chrétienne" prouvée par la conformité de toutes les croyances. La même année, il signe des poèmes sur Jeanne d'Arc (sous le pseudonyme de Manazo, anagramme d'Ozanam), et un poème en vers latins sur la prise de Jérusalem par Titus. En 1831, il publie des Etudes diverses sur le langage et la pensée, la philosophie du langage et son action dans la société ; et encore, un remarquable article, paru dans le journal lyonnais, "Le Précurseur", sous le titre : "Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon."

Après avoir soutenu, en 1836, ses thèses de docteur en droit, l'une en latin (De interdictis), l'autre en français (Des actions possessoires), Frédéric s'oriente de plus en plus vers les Lettres et l'Histoire. A 24 ans, il s'impose déjà comme l'un des meilleurs connaisseurs de Dante et de "la Divine Comédie". Tout en professant, à Lyon, le cours de Droit commercial, il signe plusieurs articles dans "l'Univers", notamment : "le protestantisme dans ses rapports avec la liberté" (1838).

Et voici que se lève à l'horizon de Frédéric la possibilité d'un enseignement universitaire à Paris. Après la soutenance, en 1839 de deux thèses : l'une en latin : "De frequenti apud veteres poetas heroum ad inferos descensu", l'autre en français : "Essai sur la philosophie de Dante" et ses dissertations pour l'agrégation des Facultés des Lettres (1840), en latin sur "Les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie chez les Romains" et, en français, sur "La valeur historique des Oraisons funèbres de Bossuet", il s'oriente décidément vers les littératures étrangères. Dans une lettre à Jean-Jacques Ampère, il avoue qu'il possède bien la langue italienne et la langue allemande, qu'il lit très passablement l'anglais et l'espagnol, et qu'il a "une teinture des langues orientales" : en fait, il peut lire la Bible dans le texte hébreu.

Le voici donc, à 27 ans, suppléant de Claude Fauriel - un des rénovateurs de l'histoire littéraire en France - dans la chaire de Littérature étrangère à la Sorbonne.

A la mort de ce maître et ami, en 1844, Frédéric lui succèdera comme titulaire de cette chaire, qui s'inscrit pleinement dans la ligne de ses désirs. A Jean-Jacques Ampère, il écrivait déjà, en 1840, que la "secrète promesse" de son coeur est l'étude approfondie de la civilisation italienne et de la civilisation allemande, avec la perspective d'une "noble étude" comparative : "Rome et les barbares", "le Sacerdoce et l'Empire", "Dante et les Nibelungen", "Thomas d'Aquin et Albert le Grand", "Galilée et Leibniz" : "antithèse soutenue, heureuse opposition, dont le résultat est la société moderne, avec ses arts, ses sciences et sa législation".

Cette érudition rigoureuse est accordée à un enseignement exigeant. Ayant choisi comme sujet de ses premiers cours les "Nibelungen", il s'oblige à aller en Allemagne. De Mayence, il écrit, le 14 octobre 1840, que c'est pour lui "un cas de conscience littéraire". A la fin de sa courte existence, alors qu'il est malade et que les conditions climatiques sont déplorables, il se rend en Espagne pour compléter sa documentation sur la culture hispanique du Moyen Age. Quant à son dernier voyage, en Italie, celui dont il ne devait revenir que pour mourir, il sera motivé par une longue recherche, à la Bibliothèque de Pise, sur les origines des Républiques italiennes. Comme Fauriel, Ozanam aspire à l'universel. Sa curiosité s'étend des sources orientales de la pensée de Dante aux sources de la pensée d'Avicenne et d'Averroès.

Mais il a constamment à l'esprit cette certitude : c'est l'Eglise qui a recueilli l'héritage de l'Antiquité et du Paganisme barbare. Cette universalité, jointe à une grande ouverture sur les autres, lui vaut une audience et une vocation internationales. Elle lui permet, aussi, de rester dans l'axe de sa chère Société de Saint-Vincent de Paul : qu'il soit à Paris, à Genève, à Londres ou à Livourne, il visite les Conférences à qui sa chaude présence fournit un surcroît de courage.

Comme tout professeur, tout érudit digne de sa vocation scientifique, Frédéric rêve d'un vaste ouvrage dans lequel il mettrait le meilleur de lui-même. Selon ses propres termes, il s'agit d'"une grande chose" : montrer le christianisme "civilisant les Barbares par son enseignement, leur transmettant l'héritage de l'Antiquité, créant, avec la vie religieuse et la vie politique, l'art, la philosophie et la littérature du Moyen Age". Le livre s'appellerait : "Histoire de la civilisation chrétienne chez les Germains", avec un premier volume traitant de "La Germanie avant le christianisme" (avant et sous les Romains) et "L'établissement du christianisme en Allemagne" ; un second volume contiendrait : "L'Etat", ou la constitution de l'Empire depuis Charlemagne jusqu'aux Hohenstaufen ; "Les Lettres", avec la formation des écoles monastiques et la floraison de la littérature ecclésiastique.

Le premier volume est presque entièrement terminé à l'été de 1846 quand il tombe malade et part pour l'Italie, à la recherche de documents sur la culture de la Péninsule entre les VIIe et Xe siècles. A son retour, grâce aux soins dévoués d'Ampère, le premier volume a paru (1847). Le second, mis en chantier en 1848, est rédigé dans le tumulte des événements et au prix d'un effort surhumain. Rassemblés sous le titre commun d'"Etudes germaniques" (avril 1849), les deux volumes se voient attribuer le Grand Prix Gobert de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Frédéric ne s'arrête pas là. Il songe à "une vaste fresque qui embrasserait l'histoire de la civilisation, des temps barbares à l'époque de Dante". Premier jalon : la publication, en 1850, de "Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie depuis le VIIIe siècle jusqu'au XIIIe". Hélas ! la maladie le prendra de court : il ne pourra plus ajouter grand chose à l'édifice envisagé : ses articles, réunis en un volume, sur "Les poètes franciscains en Italie au XIIIe siècle" ; son cours sur "La civilisation au Ve siècle", qui sera publié en deux volumes après sa mort.

Le métier d'enseignant considéré comme un sacerdoce

Durant le même temps, Ozanam connaît l'humble tâche de l'universitaire, avec l'accumulation des examens à faire passer, la longue préparation des cours, la fatigue de la parole publique... Mais il est récompensé par le respect dont l'entoure son large auditoire, sensible à son érudition, à sa conscience professionnelle, à sa clarté, et aussi à son éloquence : une éloquence conquise sur sa timidité, apprise au cours de ses prestations d'avocat, mais issue, beaucoup plus profondément, de l'enthousiasme de celui qui communique sa science et sa foi.

Un épisode illustre ce qui précède : en 1852, au lendemain du Coup d'Etat de Louis-Napoléon, la Sorbonne est au bord de l'émeute ; le bruit y court que les professeurs, pourtant payés par l'Etat, ne veulent plus donner leurs cours. Quoique gravement malade, Ozanam se rend à la Faculté et, devant des étudiants médusés, qui l'acclament, il prononce ces paroles admirables : "Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle d'égoïsme, et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant, c'est ici que nous altérons nos santés. C'est ici que nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas. Notre vie, ma vie, vous appartient, nous vous la devons jusqu'au dernier souffle et vous l'aurez. Quant à moi, Messieurs, si je meurs, ce sera à votre service".

Foi et démocracie

Au lendemain de la Révolution de 1830, Frédéric Ozanam s'affirme d'emblée comme catholique libéral, c'est-à-dire un fidèle qui, tout en étant un fils aimant et soumis de l'Eglise, considère que les principes de 1789 - Liberté, Egalité, Fraternité - sont des traductions modernes de l'esprit évangélique. Son maître à penser, qui est aussi celui d'une foule de jeunes gens généreux de sa génération, est Félicité de Lamennais, prêtre breton aux intuitions prophétiques, dont Frédéric ne s'éloignera que lorsqu'il quittera l'Eglise.

L'alliance du catholicisme et de la liberté

A Lyon, ville où Lamennais a de nombreux partisans, le jeune Frédéric lit avidement "l'Avenir", adhérant avec enthousiasme aux thèses politiques et prophétiques de ses rédacteurs : Lamennais, Montalembert, Lacordaire, Gerbet... […]

Grand moment de bonheur, lorsque, dans "l'Avenir" du 24 août 1831, Frédéric trouve, sous la plume de Lamennais, une recension fort élogieuse de son essai "Exposition de la doctrine de Saint-Simon" : le maître salue dans le jeune écrivain lyonnais quelqu'un qui, "dès son début", s'est placé "dans l'horizon intellectuel du XIXe siècle" et, à une discussion philosophique, "a mêlé les accents d'une belle âme, pleine de vie, riche d'espérance..."

A Paris, Frédéric suit assidüment les conférences du 98 rue de Vaugirard, où habite Lamennais qui y anime des rencontres dont notre jeune Lyonnais sort enthousiaste.

Dès janvier 1832, il participe également aux conférences de l'Abbé Gerbet sur la philosophie de l'histoire : elles l'affermissent dans son sens de l'Eglise qui est ainsi soutenu et éclairé par une ample vision d'un monde que l'Eglise doit pénétrer de son action.

Le 10 février de cette même année, il exprimera son enthousiasme à son ami Ernest Falconnet : "Le système lamennaisien... c'est l'alliance immortelle de la foi et de la science, de la charité et de l'industrie, du pouvoir et de la liberté. Appliqué à l'histoire, il la met en lumière, il y découvre les destinées de l'avenir".

Frédéric fréquente, par ailleurs, les réunions amicales qu'organise Montalembert ; ainsi que les conférences de Stanislas, qui le mettent en contact avec Lacordaire, auquel le liera une solide amitié.

L'espoir d'une régénération par la démocratie

Au cours de la Monarchie de juillet (1830-1848) - régime dont il déplore le conservatisme égoïste - Frédéric ne quittera pas la voie dans laquelle il s'est engagé dès 1830. Sa correspondance abonde en formules fortes comme celle-ci datant du 21 juillet 1834 : "Je pense qu'en face du pouvoir il faut aussi le principe sacré de la liberté ; je pense qu'on doit avertir d'une voix courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se sacrifier ; la parole est faite pour être la digue qu'on oppose à la force ; c'est le grain de sable où vient se briser la mer"...

Ozanam sait bien qu'une telle attitude provoque des éloignements et des mécontentements. […] Il convient sans doute de préciser qu'à cette époque l'Archevêque de Paris est Monseigneur de Quélen, prélat fort attaché à l'ancien régime, tandis que Monseigneur Affre qui lui succédera (et mourra sur les barricades en 1848), sera en pleine harmonie avec les idées d'Ozanam. […]

Frédéric est frappé par l'atonie, sinon l'indifférence, de tant de croyants, qui ne sentent pas qu'un bouleversement fondamental se prépare dans la société. A l'approche de l'année 1848, dont il pressent qu'elle sera capitale, et alors qu'il rentre tout pénétré d'admiration de ce qu'il a vu à Rome, il voudrait que tous les catholiques français  se tournent vers Pie IX qui, selon lui, n'est pas seulement le libérateur de l'Italie, mais le pape qui va sceller l'alliance nouvelle entre la Religion et la Liberté, le Christianisme et la Démocratie, à l'image de l'accord conclu autrefois entre l'Eglise et les Barbares.

Passons aux barbares !

C'est dans cette perpective que Frédéric entre en politique en signant, le 10 février 1848 - quelques jours avant la chute de Louis-Philippe -, dans "Le Correspondant", un article retentissant où il montre que le passage des Barbares au christianisme, entre le VIe et le IXe siècle, n'est pas sans analogie avec celui qui, en 1848, amène Rome à se tourner vers les masses populaires, "chères à l'Eglise parce qu'elles sont le nombre, le nombre infini des âmes qu'il faut conquérir et sauver ; parce qu'elles sont la pauvreté que Dieu aime, et le travail qui fait la force". Et de conclure par ce cri : "Passons aux Barbares et suivons Pie IX !"

Le mot fera fortune ; il fera peur, aussi, car les classes laborieuses sont également, aux yeux de beaucoup de chrétiens, les classes dangereuses. D'ailleurs, on ne se prive pas de le dire à Ozanam qui, dans une lettre du 22 février 1848 - avant-veille du déclenchement de la Révolution -, adressée à son ami Théophile Foisset, s'explique : "En disant : Passons aux Barbares ! je demande que nous fassions comme lui (le Pape Pie IX), qu'au lieu d'épouser les intérêts d'un ministère doctrinaire, ou d'une pairie effrayée, ou d'une bourgeoisie égoïste, nous nous occupions du peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame avec raison une part plus complète aux affaires publiques, des garanties pour le travail et contre la misère... C'est dans le peuple que je vois assez de restes de foi et de moralité pour sauver une société dont les hautes classes sont perdues..."

Il le répétera, un mois plus tard, à son frère Charles-Alphonse, alors que la Seconde République - dont il salue l'avènement avec enthousiasme - est établie : "C'est une mauvaise alliance que celle des catholiques avec la bourgeoisie vaincue ; il vaudrait mieux s'appuyer sur le peuple qui est le véritable allié de l'Eglise, pauvre comme elle, dévoué comme elle, béni comme elle de toutes les bénédictions du Sauveur." Ce 23 mars 1848, il annonce aussi à son aîné la prochaine publication de "l'Ere nouvelle" dont il sera rédacteur et où, avec ses collègues, il "espère exposer des idées, un corps de doctrines qui pussent relever un peu les courages en raffermissant les intelligences..."

L'encyclique "Rerum novarum", "sur la condition des ouvriers", du Pape Léon XIII, publiée le 15 mai 1891, fait souvent écho à la pensée sociale, prémonitoire, généreuse et fraternelle de Frédéric Ozanam, sur l'injustice, les inégalités, la dignité du travail, le juste salaire, l'imposition équitable, le droit de propriété, l'allègment des souffrances des moins favorisés.

Ces idées seront d'ailleurs reprises dans les encycliques "Quadragesimo anno", de Pie XI, en 1931, et "Centesimus annus", de Jean-Paul II, en 1991.  

 "L'Ere Nouvelle" - L'engagement politique

Frédéric […] bien que n'ayant aucun goût naturel, aucune compétence particulière pour la politique, accepte, sous la pression de ses amis, mais sans illusion, de poser sa candidature dans le département du Rhône, en vue d'un siège de représentant du peuple à l'Assemblée Nationale, élue pour la première fois au suffrage